Dieu, Vichy, nous… Que leur dire ?

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Texte indéfinissable écrit après la parution du livre de Pierre Péan, «Une jeunesse française – François Mitterrand, 1934 – 1947», (Editions Fayard). Il est paru dans «Lieux Communs», la revue de l’Association de recherches et d’études sociales (ARES). Sa férocité est à la mesure du sentiment de trahison né à la lecture du livre de Pierre Péan.

«On voudrait rêver d’un itinéraire plus simple et plus clair». Lionel Jospin a trouvé les mots justes en cette mi-septembre 1994. 



La phrase est sobre. Le coup est dur. On apprend peu à peu que l’homme à qui on a donné notre voix de citoyen, voire du temps, de l’espérance, de l’énergie, n’est pas tout à fait celui qu’on croit.

«La droite veut garder le pouvoir. Mon premier projet est de vous le rendre» clamait François Mitterrand, candidat à l’élection présidentielle de 1974. Vingt ans après, dans un souci louable de transparence, il nous offre son agonie en spectacle et s’avère incapable de quitter à temps un pouvoir qu’il ne nous a, bien sûr, jamais rendu.

«C’est un homme d’une carrure exceptionnelle. Je l’ai trouvé plutôt sympathique, direct, presque brutal. Je le voyais avec plaisir» confirme François Mitterrand, président de la République, en 1994 à Pierre Péan à propos de René Bousquet. «Brutal» est en effet le moins que l’on ose écrire au sujet de l’un des artisans reconnus de la version française de la «solution finale». Ainsi, nous, citoyens, avons été négligents au point de permettre au premier d’entre nous d’attendre la fin de sa vie politique pour nous dévoiler cette facette de sa personne. Ainsi, l’homme qui a incarné l’éthique républicaine aux moments où la droite ne nous proposait qu’un régime de copains et de coquins, a fait preuve d’une duplicité telle qu’il a attendu le crépuscule de sa vie pour nous révéler ses amitiés douteuses voire coupables.

L’histoire est bonne fille

«Mon devoir est de veiller à ce que les Français se réconcilient au bout d’un certain temps» confie François Mitterrand à Jean-Pierre Elkabach pour expliquer le freinage imposé aux procédures judiciaires contemporaines à l’encontre d’importants collaborateurs vichystes. Que vaut la réconciliation sans vérité clamée, sans justice rendue, sans équité respectée ? Cette réconciliation est-elle utile ?

Mais si tout cela avait une cohérence ? C’est l’un des apports de l’enquête de Pierre Péan : la continuité du personnage et de ses engagements. Il y eut l’amnistie des généraux putschistes, la lenteur de la justice, la réconciliation nationale, la gerbe présidentielle… Vichy, «ce passé qui ne passe pas», pose la même question qu’Amédée : comment s’en débarrasser ? Et le rôle joué par le président de la République nous montre qu’il existe bel et bien une classe dirigeante dans ce pays qui trouvera toujours dans les subtilités des procédures de quoi amoindrir ses fautes. Et puis au nom de quoi demande-t-on aux victimes de se réconcilier avec leurs bourreaux ? Au nom de cette thèse qui prétend qu’il existe, au delà des modes de gouvernement, une continuité de l’Etat… Tout cela n’est pas la République mais son reniement absolu.

Quelques uns ont alors déclaré, comme pour couper court au débat et confirmer la grandeur de l’homme, que seule l’histoire pouvait juger François Mitterrand. L’histoire est bonne fille et souvent dévouée à ceux qui la font aux premiers rangs. Mais point trop n’en faut. Peut-être peut-on ne pas l’invoquer immédiatement dans une affaire qui concerne au premier chef les citoyens. Ceux qui ont porté François MItterrand au pouvoir à deux reprises. Ceux qui, pendant 50 ans, ont bien voulu lui donner une existence politique, les «braves gens» comme il dit. Les citoyens, donc, jugeront. Et tireront peut-être une ou deux leçons de cette histoire.

Attendre Godot, c’est attendre la floraison d’un lys jamais planté

A cet instant, reviennent à notre mémoire quelques mots de Vaclav Havel, président de la République Tchèque, qui, lui, connaissait le statut de ses concitoyens à sa sortie de prison (1) : «Je viens d’un pays qui pendant de longues années a vécu dans l’attente de sa liberté. il y a plusieurs manières d’attendre (…). En attendant Godot, en tant qu’incarnation de la délivrance ou du salut universel, on se situe à une extrémité de la large palette des différentes formes d’attente (…). Attendre Godot signifie attendre la floraison d’un lys que nous n’avons jamais planté (…). Il ne faut pas attendre Godot. Godot ne viendra pas car il n’existe pas.»

C’est peut-être un peu ça qui nous est arrivé. En 1981, nous attendions depuis si longtemps que notre esprit s’était émoussé et nous avions fini par «attendre Godot». Nous avons eu François Mitterrand, un homme avec son itinéraire, ses mensonges, sa part d’ombre. Lui qui se savait un peu «Godot» pour nous aurait du nous dire, au moins à ce moment, sinon avant. En tous cas ne par attendre pour parler, «de se trouver devant des échéances qui ont quelques rapports avec la sincérité».

Changer la politique

La leçon à tirer est simple : arrangeons-nous pour ne pas nous retrouver dans la situation d’attendre Godot trop souvent. Cela suppose d’abord de ne pas prendre pour argent comptant les biographies officielles, trop belles pour n’être faites que de réalité. Qui n’a pas dit, une sardine cachée derrière le dos, qu’il venait de pêcher un énorme thon ? Cela suppose surtout de changer la politique, une politique à bout de souffle, dévoyée, ridiculisée, vidée de son sens et coupée du pays. Cela suppose encore de savoir que la conquête du pouvoir par un homme, fut-ce par des moyens démocratiques, est plus souvent le résultats de quelques trahisons qu’une belle histoire limpide. Et c’est d’ailleurs pour cette raison qu’on a défini ce qu’était un citoyen, qu’on a mis en place les moyens de son éducation et cultivé son esprit critique.

Quand à François Mitterrand, qu’il assume devant ses mandants, puis devant l’histoire, ses parts d’ombre.

Reste ceux à qui nous avons suggéré un certain vote, le 8 mai 1988. Que leur dire ?

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(1) Extrait du discours de réception à l’Académie des sciences morales et politiques prononcé par Vaclav Havel en octobre 1992 à Paris.

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