Histoire d’un homme qui croyait aux lendemains qui chantent

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Le lendemain de la mort de François Mitterrand, j’arrive à la mairie où je travaillais à l’époque et je tombe sur une conseillère municipale en larmes. Je m’enquiers de la cause sa grande peine, redoutant la perte d’un proche… Elle me regarde interloquée et me demande ce que l’on organise à l’occasion de la mort de l’ancien président de la République. Je suis tombé des nues et lui ai répondu que l’on s’en occupait. Nous nous en sommes effectivement occupés. Mais j’ai vécu cette période de d’affliction nationale avec un profond décalage.  

Je n’étais pas touché par cette disparition. L’homme est assurément un personnage historique, mais j’avais pour ma part pris mes distances avec son «oeuvre» lors de la guerre du Golfe (la première) et lors du référendum sur le traité de Maastricht. J’avais alors commencé à exercer sérieusement mon esprit critique. Ce qui fit que le trop plein d’hommages larmoyants a fini par m’agacer. De cet agacement, j’ai tiré une fiction, écrite à la première personne, que j’avais gardé pour moi jusque là.

Le 11 mai 1981, encore groggy de la fête à la Bastille, quand je suis arrivé au travail, j’ai bien cru qu’on veillait les morts. L’expression des visages alternait entre déception, désespoir et effroi. Ce qui, vu les discussions des dernières semaines ne constituait pas une surprise. J’avais pourtant décidé «d’arroser ça» avec mes collègues, si prompts à s’imbiber à la moindre occasion. Je ne sais quel goût ils ont trouvé au champagne, cette fois là. Je fus pour ma part convoqué par le directeur qui me reprocha vivement mon attitude enjouée et mon envie irrépressible de la faire partager. A bout d’argument, il lâcha : «Mais enfin, tout le monde n’a pas voté Mitterrand !» A quoi je répondis fièrement : «Oui, mais cette fois une majorité l’a fait et il faudra vous y habituer !»

Un peu plus tard, militant au P.S., j’étais écoeuré par les attaques de la droite – toujours pas revenue de ce qui lui paraissait impossible et inconvenant, avoir perdu le pouvoir – et de l’extrême droite, qui jouait là plus simplement son rôle. On disait que le président avait le cancer, qu’il avait été décoré de la Francisque et qu’il avait une fille cachée. Aux militants d’en face qui radotaient pareils «arguments», je répondais «éthique du débat politique». J’étais, en mon for intérieur, certain que ces rumeurs inventées pour nuire seraient balayées par l’oeuvre accomplie : lois sociales, abolition de la peine de mort, morale politique restaurée.

Aux alentours des années 1983, lors d’un dîner chez mes beaux-parents, sous le portrait officiel de Giscard – ils l’avaient récupéré auprès du Maire (de gauche), trop content de s’en débarrasser en renforçant son image d’homme consensuel – nous parlions politique économique. Ma belle mère était une «femme d’affaires» qui avait vidé son coffre fort à la Société Générale en mai 1981 sous prétexte que la gauche allait nationaliser les banques. Le banquier avait eu – raconte-t-on – les pires difficultés à expliquer à la pauvre femme que l’établissement dépositaire de sa fortune était nationalisé depuis… 1945. L’anecdote fut d’ailleurs rapportée par «Le Canard Enchaîné» à l’époque. Toujours est-il que ce soir là, elle ne tarissait pas d’éloges condescendants à l’égard de récents choix économiques: «Voyez ce qu’on vous disait mon gendre, il n’y a pas d’autre politique possible. C’est la crise et votre Mauroy n’y peut rien. Il faut se serrer la ceinture, sans étouffer les entrepreneurs, qui font vivre l’économie». Ce soir là, je défendis la parenthèse de la rigueur, modeste acte de contrition à l’égard des libéraux, destiné à nous permettre de poursuivre l’expérience.

A l’été 1985, en vacances en Normandie, j’expliquais à un neveu échevelé qui passait son temps à manifester contre la centrale de Flamanville et l’usine de La Hague, tout le profit économique qu’on pouvait tirer du nucléaire civil. Je complétais mes propos en tentant – vainement – de le convaincre que le nucléaire militaire était a priori inoffensif, puisque «force de dissuasion». Notre conversation fut interrompue par un flash spécial à la radio, qui annonçait qu’un bateau avait été coulé dans le port d’Auckland, faisant un mort… et une tempête politique.

A l’aube du second septennat, lors d’une soirée entre amis, à la maison, l’un d’eux faucha dans ma bibliothèque «Réflexions sur la politique extérieure de la France» de François Mitterrand. Il y trouva le fameux discours de Cancun et en déclama quelques phrases: «J’adresse le salut de la France aux peuples qui veulent vivre et vivre libre !» Tandis qu’il poursuivait sa lecture, la gène s’empara de chacun. Un ange cornu avec des ailes de tôle traversa l’assistance. Jean-Pierre Cot avait démissionné depuis longtemps, on en savait déjà trop sur son successeur et sur la politique africaine menée par le conseiller du président, qui n’était autre que son fils. Et puis la guerre du Golfe n’allait plus tarder.

En 1991, justement, lors d’une réunion de section à l’assistance clairsemée, je disais ma satisfaction de la politique européenne menée par l’Elysée. Le président de la République appelait de ses voeux l’Europe sociale et des coopérations internationales concrètes. Il nous a fallu ensuite préparer la campagne pour le référendum sur le traité de Maastricht.

Après, comme beaucoup, j’ai été choqué par le suicide de Pierre Bérégovoy, troublé par celui de François de Grossouvre, j’ai acheté «Une jeunesse française», j’ai aperçu «Paris Match» sur la devanture des kiosques courant 1994 – la «révélation» m’a rendu le personnage plus humain – et j’ai entendu ce qu’a dit le docteur Gubler.

Je songeais à tout ça et au reste, l’autre soir, en regardant à la télé un reportage sur le rassemblement émouvant de la Bastille. Et je pensais au supplice de la goutte d’eau qui n’en finit pas de faire déborder le vase.

Quand à la polémique qui a surgi il y a peu, je ne sais quoi en penser. On parle de convenance, de délais de décence, d’inconvenance, de secret médical, de deuil, de secret d’Etat, de respect. On dit tellement de choses.

Et puis il y a eu ce panneau publicitaire aperçu l’autre jour en allant porter des vieux habits chez Emmaüs. Une photo noir et blanc représentant un chapeau, trop reconnaissable, au milieu de feuilles mortes. Et ces quelques mots : «génération en deuil».

«La politique, c’est jouer aux hommes» disait Napoléon, que François Mitterrand a égalé par le temps passé au pouvoir. En quatorze ans, il ne nous a pas communiqué la règle du jeu. J’évite un jeu de mots facile et termine en remarquant qu’il n’était peut-être pas là pour ça.

Pourtant, «nous avions tant à faire ensemble» (1)

Bonne idée, le chapeau sur l’affiche. Ca m’a fait penser que j’avais mangé le mien et quelques autres.

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(1) «Nous avons tant à faire ensemble». François Mitterrand, Chateau-Chinon, 10 mai 1981.

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