Avant-mémoires extimes…

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Critique de «Libre», l’un des deux livres qu’a signé N. Sarkozy, pour la «News des livres» de la Fondation Jean-Jaurès. Elle n’a pas si mal vieilli, quoiqu’un peu surplombante…

Un homme politique français est censé passer une partie de son temps à sa table de travail en train d’écrire un livre. Ce reste de tradition politique du courant du XXe siècle a intégré derechef les plans médias des responsables politiques du moment. Chacun, qui a un peu d’ambition, y sacrifie : avec plus ou moins de bonheur, de nègre ou de journaliste faire-valoir. Dans ce livre de Nicolas Sarkozy, point de faire valoir, de nègre on ne sait pas et de bonheur, très peu. Si on n’est pas certain de préférer l’homme en ministre de l’intérieur plutôt qu’en écrivain, ce n’est sans doute pas parce qu’on trépigne d’impatience à l’idée de lire son troisième livre. 

Après une biographie de Georges Mandel, homme politique atypique de la troisième république, qui, à défaut de faire référence, a fait un téléfilm, notre actuel ministre a mis à profit sa traversée du bac à sable (trois ans : l’expression étant lancée, utilisons la !) pour rédiger «Libre» réédité récemment en collection poche et assorti d’une «préface inédite» et récente de l’auteur. L’ancien maire de Neuilly-sur-Seine y ambitionne de «rendre à nouveau crédible la parole politique en lui redonnant le rôle de précurseur à l’action». Soit.

En attendant, il nous livre un ouvrage parfois intimiste et souvent anecdotique sur une période particulièrement noire de la vie de feu le RPR : la cinglante défaite des élections européennes [de 1999] et la période qui suivit et déboucha sur l’élection de Michèle Alliot-Marie à la présidence. Le ton qui domine est celui d’une aimable et intéressante conversation ponctuée de développements sur quelques vrais sujets politiques. Mais entre la soirée électorale du 13 juin 1999 (10 pages !) et les vacances à La Baule, en passant par la rentrée du Parlement européen – où on apprend que grâce à Roger Karoutchi, il fut «logé dans un petit bureau proche de l’hémicycle» – le déplacement du secrétaire général du RPR en Languedoc-Roussillon, il reste peu de place pour le «programme politique qui ose s’appeler de droite» annoncé sur la quatrième de couverture. Il faut friser la moitié du livre pour arriver au dit programme qui ose effectivement «s’appeler de droite»…

Santé, financement de l’assurance-santé – on ne parlera pas de sécurité sociale tant il est clair que la droite a jeté par dessus bord cet héritage de la Libération – justice, pacte civil de solidarité, laïcité, baisse des impôts, 35 heures, avenir du service public, allocations familiales. décentralisation, réforme de l’éducation, question corse – l’occasion d’un appel à «un dialogue public et transparent avec les autonomistes» – culture et communication… Le panorama des sujets abordés est relativement large. Mais l’exercice présente deux faiblesses. La première, c’est que les sujet sont «abordés» au sens propre du terme et non pas approfondis. La seconde – mais peut-être que le décalage et les bouleversements politiques intervenus entre l’écriture et cette réédition jouent en trompe l’oeil – c’est que Nicolas Sarkozy n’écrit rien de très surprenant.

Sur la sécurité, son domaine de compétence actuel, après un passage savoureux – à l’insu de son plein gré – sur la découverte d’une ligne de bus de banlieue et du fait qu’il n’était pas question pour un responsable politique de mettre un orteil dans la cité des 4000 au milieu de la nuit, on peut lire qu’il a «la conviction qu’en matière de sécurité, la question n’est pas celle des effectifs ou des moyens financiers, mais bien plutôt la volonté que nous mettrons à proposer une politique de fermeté et d’autorité républicaine.» Voilà un pragmatisme de bon aloi ! En matière d’immigration on accordera au futur ministre de l’intérieur le mérite d’une certaine clarté, même si sa conclusion est banale : «à partir du moment où la société française apaisée aura défini une politique d’ouverture de ses frontières par des quotas fondés sur des critères économiques, certes, mais aussi humanitaires, par exemple lorsque tel ou tel pays se trouverait confronté à une catastrophe ; ou elle aura reconnu une fois pour toute le droit au regroupement familial pour les liens directs et au premier échelon, c’est à dire les enfants ; où elle aura résolu la question du droit de vote aux élections locales, elle aura gagné la possibilité de parler sereinement de ce sujet de société important qu’est, pour un pays, la définition de sa politique d’immigration. On s’économisera alors les stériles débats sur les immigrés vecteurs de délinquance, et les grandes protestations mondaines et médiatiques d’anti-racisme.»

L’ancien homme de confiance d’Edouard Balladur conclut son œuvre littéraire sur une évocation de ce que Jean-Pierre Raffarin appelle la «bonne gouvernance» et que lui appelle «méthode de gouvernement». «La bonne méthode de gouvernement, écrit-il, est donc celle qui préalablement mobilise autour de lui la base de son électorat, lui permettant en parallèle d’affronter les corporatismes, les archaïsmes et autres blocages de la société française.» Ce faisant, aujourd’hui – dans sa préface – comme hier dans son livre, il ne répond pas à la question cruciale qui doit permettre aux responsables politiques d’arrêter de «gouvernancer» pour recommencer à gouverner : comment imposer la démocratie dans les véritables lieux de décision. On en conclura que la droite n’est pas encore tout à fait devenue «moderne» faute «d’imagination».

En étant méchant et en cédant à l’humour facile, on pourrait écrire qu’il ne manque qu’une chose à ce livre : qu’il soit illustré par Sempé… On sera moins injuste en écrivant que ce livre est à l’image de la façon dont on aborde la vie politique aujourd’hui : on s’étale plus sur les états d’âme que sur les débats de fond, la manière prend systématiquement le pas sur l’art. C’est comme si un cuisinier écrivait un livre pour indiquer qu’il pleure quand il épluche des oignons au lieu de faire un livre de recettes. Si c’est bien écrit, on le lit, mais on reste sur sa faim… et on ne sait toujours pas quoi faire à manger à sa belle mère le week-end suivant !

Finalement. Nicolas Sarkozy – il n’est sans doute pas le seul – s’adonne à un genre d’écriture particulier : il écrit ses mémoires avant d’avoir fini d’agir. «Libre», c’est donc des «avant-mémoires». On aurait du avoir la puce à l’oreille. Rapportant une conversation avec François Mitterrand alors qu’il était ministre de Balladur, il répond au président qui l’interroge sur ses goûts littéraires qu’il préfère Hemingway à Malraux…

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