Le cœur et la conscience tranquilles

Critique, pour la News des livres de la Fondation Jean-Jaurès, de « Souvenirs et solitude » de Jean Zay (réédité aux éditions de l’Aube).

Ce livre est un bras d’honneur. Avec un H majuscule. Et puis un O, deux N, un E, un U et un R ! Jean Zay : on lui doit l’ENA (dans son concept original) et il a inventé le CNRS, il a prolongé la scolarité jusqu’à quatorze ans et ses réformes en matière d’éducation fondèrent la politique de la France pendant des décennies. Le gouvernement Pétain jeta en prison ce protestant franc-maçon. Il faut dire que son acte d’accusation était lourd pour l’époque : non content d’avoir été un élu du suffrage universel, ministre du Front populaire et franc-maçon, il avait un père juif et laïque…

L’oiseau s’envole, l’homme reste

Peut-on faire face à la pire adversité avec plus de clairvoyance, d’humour, de courage, d’humanité ? Difficile. S’il vous arrive d’être emprisonné par un pouvoir crétin et dérisoire, sanguinaire et inique, n’hésitez pas : essayez de prendre avec vous Souvenirs et solitude de Jean Zay, magnifique journal d’un prisonnier du régime de Vichy. Si vous n’y arrivez pas, demandez à votre avocat de vous l’amener clandestinement ou à votre famille de le jeter par dessus le mur d’enceinte de la prison…

« Ce n’est pas la première fois, écrit-il le 17 janvier 1941, dans notre histoire que les militaires ont perdu une guerre par leur impéritie et leur manque d’imagination. Mais c’est la première fois sans doute qu’en sanction du désastre, ils s’emparent du pouvoir. La République a souvent craint la dictature des généraux vainqueurs. Elle n’avait jamais songé à redouter celle des généraux vaincus ». Soit. Deux mois plus tard, commentant l’arrivée du printemps observée depuis sa cellule, il note «…l’optimisme contenu dans l’air plus léger. Ce matin un oiseau se pose sur la crête du mur. Il sifflote négligemment et me regarde avec curiosité : revanche de tant de cages ? Je lui jette en vain des miettes de pain. Il ne veut pas descendre dans cet enclos suspect. L’oiseau, à la fin, s’envole… et l’homme reste. » Ces lignes donnent une idée assez précise et juste de l’atmosphère qui baigne ces centaines de pages, écrites de maison d’arrêt en maison d’arrêt, de Marseille à Clermont-Ferrand, de Clermont-Ferrand à Riom, du 6 décembre 1940 au 7 octobre 1943. Les conditions de détention de l’ancien ministre de l’Education nationale – de 1936 à 1939 – se sont suffisamment dégradées ensuite pour qu’il ne puisse plus faire sortir les feuillets de son journal, notamment par l’intermédiaire de sa femme.

On garde le sentiment d’une brillante conversation à bâtons rompus avec un homme qui vécu de manière intense une décennie qui l’était tout autant, celle des années 30 et qui s’acheva par la lourde et terrible défaite de la République. Décennie décisive, capitale et mythique. Cette décennie, il l’a non seulement vécue mais également analysée. Et c’est ainsi qu’il nous la livre : bardée et farcie de conseils pour plus tard. «Quand on étudiera les causes de notre impréparation militaire et de la décrépitude du gouvernement parlementaire tel qu’il fonctionnait depuis quelques années, écrit-il en janvier 1941, il faudra inscrire en bonne place l’orthodoxie financière ». Pour compléter sa charge et éclairer d’un jour cru l’attitude des hauts fonctionnaires qui n’étaient assurément pas des grands commis de la République, il poursuit : « Vous pouviez librement couvrir de boue le chef de l’Etat et ses ministres, nier effrontément nos engagements internationaux les plus évidents, désavouer le gouvernement de votre pays en pleine négociation diplomatique, donner tort à la France devant l’étranger. Bravo, c’était de bonne guerre ! » On comprend mieux comment une République fut aux abois et comment elle s’est donnée – à une infamante quasi-unanimité – à une bande de «nouveaux messieurs qui ont puisé dans leurs échecs électoraux un mépris motivé de la démocratie. »

Les meubles, ces amis méconnus

Jean Zay a la plume ciselée. Commentant la reprise camouflée de ses réformes en matière d’éducation nationale, par ceux qui les avaient combattues, en l’espèce le ministre de Pétain membre de l’Académie française : « Le chemin de Damas passe aujourd’hui par Vichy pour aboutir au Pont des Arts. » Quant à sa sentence à lui sur ce maréchal qui est en haut de cette funeste et bringuebalante pyramide qu’était l’Etat français, qu’en dire sinon qu’il est étonnant de pertinence pour quelqu’un qui ne disposait assurément pas du recul historique dont on nous a expliqué, quelques décennies plus tard, qu’il était si nécessaire pour évaluer et comprendre ces années noires et troublées : « Peu importe ce qu’il fait, ce qu’il permet, ce qu’il couvre de son autorité, la caution qu’il donne quotidiennement à l’évidente trahison, écrit Jean Zay en août 1942. Il entend être aimé malgré tout et pour lui-même. Son existence se déroule dans une enluminure d’images d’Epinal. Des petits enfants discutent-ils des actes de leur grand-père ? Ce gouvernement est celui de l’école maternelle. La semaine dernière, le maréchal a précisément visité les écoles. Il a demandé aux maîtres d’un ton réfléchi : “jusqu’à quel âge les enfants m’aiment-ils ?” Le lendemain, parlant à des adultes en délégation, il leur déclarait plaintivement : “Ne me faites pas d’ennuis… ” Aucune différence. La France est mise en nourrice. »

Mais arrêtons là cet exercice qui constitue un véritable pillage : ce livre il faut le lire. Ce journal mérite une place de choix, d’abord sur votre table de chevet ou sur votre bureau, ensuite dans votre bibliothèque. A propos, la demi-page que Jean Zay consacre, en août 1941, à célébrer l’arrivée dans sa cellule d’une table de nuit constitue un superbe morceau de littérature : « les meubles sont des amis méconnus… ». J’arrête.

Dévorez ce journal dont la présente réédition commence par la fin, si l’on ose écrire : le fac-similé d’une lettre bouleversante du 19 juin 1944 à sa femme. « Je n’ai jamais été si sûr de mon destin et de ma route, écrit-il. J’ai le cœur et la conscience tranquilles. Je n’ai aucune peur. J’attendrai comme je le dois, dans la paix de ma pensée, l’heure de vous retrouver tous. A bientôt ! » Député radical socialiste du Loiret à 27 ans, ministre du Front Populaire à 32 ans, il fut assassiné à 40 ans, dans le dos comme il se doit, par la milice. C’était il y a 60 ans, le 20 juin 1944.

One comment

  1. Lionel Droitecour

    Dans mon adolescence, à Montluçon, il y a de cela plus de 40 ans, je fus élève au Collège Jean Zay.
    J’ignorais tout bien du destin tragique de cet homme dont je rencontre pour la première fois le visage aujourd’hui.
    Je vous en remercie. J’avais entendu des extraits de son journal ,lus il y a peu de temps sur France Culture :
    Jean Zay Souvenirs et solitude 5/5
    Textes choisis par Benoît Giros et Pierre Baux En direct du studio 114
    L’émission est encore disponible à l’écoute sur le site de France Culture
    LD

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