33 crétins sous un orage de grêle…

Critique, pour la News des livres de la Fondation Jean-Jaurès, du hors série du Monde consacré à un siècle de présidents américains.

Paris, ce 2 novembre 2004, le Père Lachaise est plein de chrysanthèmes. Magie des fuseaux horaires, de l’économie des médias et de la ligne de changement de date, la presse de ce matin, à Paris, ne bruisse que d’élection américaine. Au singulier, car la seule qui nous passionne – au mépris des institutions des Etats-Unis – est une affaire d’hommes où les femmes tiennent le rôle d’aimables potiches dont on s’étonne qu’elles aient un avis sur autre chose que la couleur des rideaux des appartements privés de la Maison-Blanche. Au-delà de ce traitement complaisamment machiste d’un événement qui ne l’est pas moins – si la “first lady” ne doit pas apprendre par cœur le Ginette Mathiau, c’est seulement parce qu’on lui paie du personnel de maison – on pourrait tout de même prêter attention aux référendums qui auront lieu ici ou là et aux résultats de l’élection du congrès dont la composition de la future majorité pèse au moins autant sur l’avenir du monde que l’identité de l’occupant du bureau ovale.

Tout juste peut-on persiffler sur la manière de compter les résultats

Mais, bon, puisqu’on retient l’histoire d’hommes, parlons-en. En un siècle le score est, France, 15, Etats-Unis, 18 ! Je parle des présidents. Inutile de se creuser la tête à féminiser le titre : ce sont bien 33 hommes qui occupèrent les fonctions respectives de part et d’autre de l’Atlantique, d’Emile Loubet à Jacques Chirac et de Théodore Rossevelt à George Walker Bush. Le caractère de deux pays pourrait presque se résumer dans l’examen de ces mandats successifs : bousculés par l’histoire, les changements de République – trois en un siècle, tout de même – en France, et tombant avec la régularité d’un métronome, tous les quatre ans, aux Etats-Unis. Point d’élection partielle. Rendez-vous les années bissextiles le premier mardi qui suit le premier lundi de novembre. On s’aventurerait tout juste à persifler sur le thème du comptage du résultat.

Tout juste, car pour le reste que de rendez-vous saccadés, ici. Sur les 18 mandats écoulés dans le siècle, seuls onze se sont achevés à leur terme. Commençons par ce pauvre Deschanel. Non content de se faire embarquer au poste par un garde peu physionomiste, aux alentours de 1916, alors que, président de la Chambre, il faisait une promenade digestive dans les jardins de l’hôtel de Lassay, le voila qui confond la porte des toilettes – dit-on – du train présidentiel avec celle s’ouvrant sur la voie. Non seulement il la confond, mais il l’emprunte ! Et là, c’est nous qui sommes confondus et nous retrouvons avec un président de la République française, en chemise de nuit, pieds nus rapporte la légende, en train de frapper à porte d’un garde barrière ! Bref, quelques mois après avoir battu Clémenceau, on rappela le parlement à Versailles pour trouver un successeur à celui qui venait de démissionner «pour raisons de santé». Alexandre Millerand, qui remporta l’élection fut contraint à la démission pour avoir tenté de ne pas tenir compte du résultat des élections législatives de 1924 qui virent la victoire du cartel des gauches. Paul Doumer troubla bien malgré lui le rythme septennal de l’élection présidentielle puisqu’il fut assassiné en 1932 au cours d’une vente de charité de l’association des écrivains anciens combattants. Albert Lebrun ne provoqua nulle élection anticipée mais, en revanche, il démissionna en 1940, dans tous les sens du terme. René Coty a poliment laissé sa place à Charles de Gaulle et à la cinquième République après cinq années de mandat. Lequel Charles de Gaulle s’en est allé en 1969 après son échec au référendum qu’il avait provoqué. Georges Pompidou décède alors qu’il est en fonction et qu’il vient d’essuyer quelques «grosses grippes» – ce n’est assurément pas faire injure à sa mémoire que de rappeler ces mensonges officiels dissimulant mal la souffrance d’un homme gravement malade. Depuis, le calendrier tient. Je ne voudrais porter la poisse à personne, surtout.

Coolidge, le premier président à reconnaître que l’histoire des indiens a quelque chose à voir avec les Etats-Unis…

Retrouvons Théodore Rossevelt, après une tonitruante traversée de l’Atlantique-Nord. Le voilà en photo, sûr de lui, entre un globe terrestre et un fauteuil club, au début du hors-série du Monde, «100 ans, 100 photos : les présidents américains». D’ailleurs, le premier président des Etats Unis du siècle est un… vice- président, celui de Mac Kinley, assassiné en 1901, alors qu’il venait d’être réélu. Le successeur de l’homme qui mit à terre la doctrine Monroe en matière de politique étrangère en intervenant dans la première guerre mondiale aux côtés de la France et du Royaume-Uni – Thomas Woodrow Wilson – fut Warren G. Harding. Il ne fit qu’un bref passage et laissa un souvenir affairiste et un peu sulfureux. Il mourut d’une crise cardiaque à San Francisco, en revenant d’un voyage en Alaska, en 1923. C’est donc son vice-président, Calvin Coolidge qui devient président et se fait réélire en 1924. Ce qui nous donne l’occasion de le contempler dans le hors série susnommé à la page de l’année 1927, pendant le 51e anniversaire de l’accord passé entre le général Custer et les Sioux, étonnamment paré. A cette occasion, Bouton de Rose, la fille aînée de Robe Jaune, le chef sioux, lui offre une parure de plumes, qu’il arbore sur un banal costume trois pièces, son canotier dans la main droite, et le baptise du nom indien d’Aigle Suprême. Plus sérieusement, notons qu’il fut le premier président des Etats-Unis à reconnaître que l’histoire des Indiens avait quelque chose à voir avec ce pays…

Nous observons quelques années et quelques pages plus tard, le mythique Franklin Delano Rossevelt, un cousin de Théorode, qui fut élu à quatre reprises. C’est le seul président à disposer d’un tel palmarès. Depuis 1951, le XXIIe amendement à la constitution interdit à un président d’effectuer plus de deux mandats. La photo de 1932 montre l’homme du «New Deal» lisant le New-York Journal qui annonce sa victoire et celle des démocrates au Congrès – enfin une information complète ! Son dernier vice-président, Harry S. Truman, devenu locataire du bureau ovale en 1945, alors qu’une hémorragie cérébrale a emporté FDR le 12 avril, a lui aussi été pris en photo un journal à la main. Il y est tout aussi réjouit que son prédécesseur. Il a tout juste l’œil un peu plus moqueur. Il faut dire que nous sommes en 1948, qu’il tient à la main le Chicago Daily Tribune qui annonce sur toute sa une « Dewey defeats Truman ». On comprend l’oeil moqueur si l’on sait que le résultat de l’élection fut l’inverse.

Gerald Ford, seul président jamais élu

Les quelques mines qu’on aperçoit sur cette photo prise en 1963 dans un train de banlieue new-yorkais sont nettement moins réjouies. Le New York World Telegram a barré sa une d’un immense « President shot dead », assorti son numéro d’un « Kennedy extra » qui revient sur les « Highlights of Kennedy’s career ». Nous sommes le 23 novembre et Johnson a déjà prêté serment à bord de l’avion officiel Air Force One aux côtés de Jackie Kennedy, la photo est connue. On prête à Johnson une sentence, beaucoup moins connue, elle, qui semble en dire long sur les limites de la fonction qu’il occupa de 1963 à 1969, alors que l’armée américaine s’enlisait dans une guerre contestable et contestée : « Etre président, dit-il, c’est comme être un crétin sous un orage de grêle. Il n’y a rien à faire d’autre que d’être là et de se le prendre. » Pour tenter de continuer à filer la métaphore, peut- on écrire que c’est en ouvrant un parapluie après avoir craché en l’air que Nixon s’est pris les pieds dans le tapis ? Le propos est hardi, certes. Mais si on réfléchit à l’affaire du Watergate qui provoqua la chute du successeur de Johnson, jadis battu de justesse par Kennedy après avoir été le vice-président d’Eisenhower, il y a un peu de ça. Cette chute nous permet d’en contempler une autre, plus physique, intervenue en 1975. Gerald Ford, vice-président nommé par Nixon après la démission de Spiro Agnew, le vice-président élu, s’est installé à la Maison-Blanche. En arrivant en visite officielle à Salzbourg il rate quelques marches et s’étale au pied de la passerelle d’Air Force One devant un certain nombre d’objectif qui, sous forme d’images animées ou fixes, rapporteront la nouvelle au monde entier. La position, à quatre patte sur un tapis rouge, est tout à fait inadaptée à la fonction qui est alors la sienne. Il aurait été pape, personne n’aurait rien dit. Mais là, visiblement, il y a problème. Et s’il y a quelque chose qu’on ne pardonne pas à un puissant médiatique, c’est bien une faiblesse qui rappelle qu’il est un homme. Cette chute, qui n’a au fond rien d’extravagant, et son pantalon feu-de-plancher lors d’une visite officielle à Tokyo semblent avoir plus marqué sa brève présidence qu’un quelconque acte politique. Gerald Ford réincarnation de Paul Deschanel ?

L’actuel occupant du titre, George Walker Bush, nous fait beaucoup moins rire. Trois des quatre photos qui lui sont consacrées dans le hors-série du Monde sont toutes les trois très connues. Elles résument à elles seules l’un des enjeux de la campagne présidentielle qui s’achève. La première a été prise le 11 septembre 2001. On y voit le président des Etats-Unis en train de commenter un livre d’images à des enfants d’une école de Floride. Outre les circonstances historiques tragiques, connues depuis, c’est sans doute un bon résumé de la deuxième partie de son mandat qui commence ce jour-là justement. La deuxième est un véritable chef d’œuvre de communication politique, pardon pour la sécheresse du commentaire. « W » est juché sur un tas de ruines du World Trade Center, sans cravate, en blouson, le pantalon légèrement maculé de poussière, un drapeau américain dans une main et un mégaphone dans l’autre. Ajoutons un des héroïques pompiers new-yorkais à sa gauche et un garde du corps inquiet à sa droite qui avance discrètement la main comme s’il redoutait une destinée Fordienne. C’est sans doute là qu’il est devenu président, en tout cas plus certainement qu’entre deux cartes de vote mal perforées en Floride quelques mois plus tôt. La troisième photo, il pourrait la coller dans le livre d’image dont il essaye de nous convaincre du contenu depuis. Elle a été prise en 2003, le 1er mai. Il est tenue militaire et vient d’atterrir sur le porte-avions USS Abraham Lincoln pour y déclarer la fin des opérations militaires en Irak. Nous voilà le 2 novembre 2004. Le Père Lachaise est plein de chrysanthèmes… Mais ne soyons pas trop cruels, ni trop persiffleurs.

Il se pourrait bien que l’homme demeure encore quatre ans le 43e président des Etats Unis d’Amérique. Car – le saviez-vous ? – les Américains comptent les présidences et non pas les mandats. En revanche, si c’est John Forbes Kerry, – un opportun « JFK » ayant eu le temps de vieillir – qui remporte l’élection que l’on qualifie déjà comme la plus chère et la plus « sale » de l’histoire des Etats-Unis, il deviendra le 44e président. En matière de compte, souhaitons surtout que la pantalonnade de 2000 ne se reproduise pas. Vu l’impact de l’événement, il y a alors fort à parier que la crise ne touche pas la seule démocratie américaine. On pourrait même aller jusqu’à considérer que ce serait, comme en 2000, un avatar d’une crise beaucoup plus profonde et beaucoup plus large de la démocratie. Après le 21 avril 2002, le 2 novembre 2004 ? Les crises ne sont utiles que si l’on s’en sert…

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