« Riez, mais pleurez en même temps »

Critique de « La présence pure » de Christian Bobin (éditions Le temps qu’il fait) et d’un épisode de la 4e saison de « The West Wing » de Aaron Sorkin, parue dans « La News des livres » de la Fondation Jean-Jaurès.

Vous connaissez l’histoire. Un commensal vous a sans doute déjà postillonné ses restants de boeuf bourguignon à la fin d’un repas sans soif en vous la racontant. «Quel est le prénom d’Alzheimer?». Comme personne ne le connaît, le dit poursuit, dans un éclat de rire qui lui rougit et lui gonfle le visage : «c’est généralement comme ça que ça commence !» Alors, faisons simple. La prochaine fois qu’on vous pose la question, répondez : «Aloïs». Ca calmera ! Aloïs Alzheimer était un médecin allemand qui, en 1906, découvrit de curieuses lésions sur le cerveau d’une femme décédée. Chacun peut deviner la suite. 

Dans le 13e épisode de la quatrième saison de la série «The West Wing» – en français «A la Maison-Blanche» – on voit CJ Craig, l’attachée de presse du mythique et imaginaire président Bartlet, assumer un face à face avec son père, atteint de la maladie d’Alzheimer. Autant dire que l’épisode ne s’annonce pas riant. Il est, en effet, plutôt mélancolique. Reste qu’ils sont forts ces Américains ! D’ordinaire, ça vous plombe une série un truc pareil. Rendez-vous compte : un personnage susceptible de ne plus se souvenir du nom des autres personnages ! «Dallas» n’y aurait pas survécu. Vous imaginez Sue Helen confondant JR avec son frère Bobby ? Encore que…

Et bien là non. On assiste à 50 minutes de télévision qui évoquent la longue, terrible et épuisante prise de conscience d’un malade – Don Quichotte qui se (dé)bat contre les moulins à vent du naufrage de son esprit. 50 minutes qui laissent entrevoir – au moyen d’un parallèle avec une série d’attentats – le profond sentiment d’injustice ressenti quand la maladie touche un proche, et probablement quand la maladie vous touche. Cette sourde et inutile révolte qui vous saisit sans savoir vers qui la retourner. Parce qu’on voudrait identifier une raison, mieux, un responsable, un coupable même, et qu’il n’y en a pas. 50 minutes qui parlent aussi de ce long effroi qui vous paralyse, parce qu’on de sait pas tout de suite comment faire avec un petit enfant de 75 ans qui a fait votre éducation quelques décennies plus tôt. 50 minutes qui disent aussi ces petits signes qu’on met d’abord sur le compte de la fatigue ou de la déprime parce que – encore heureux ! – on ne passe pas sa vie à attendre cette foutue maladie. On ne réalise que plus tard.

On retrouve cette même révolte désorientée dans «La présence pure» de Christian Bobin. Dans ce court ouvrage, il écrit et philosophe autour de ce père, lui aussi atteint par la maladie d’Alzheimer. Avant d’entrer dans «la maison de long séjour», la «maison dont il ne ressortira pas» son père a séjourné dans un hôpital psychiatrique. Peut-être pour faire la jonction entre une vie à domicile devenue littéralement invivable pour sa mère et une trop longue liste d’attente pour avoir une place dans la maison de long séjour. En la matière, la liste d’attente représente l’écart immonde qui sépare la conférence de presse compassionnelle d’un ridicule ministre de la Santé désargenté de la réalité. Evoquant ce passage hospitalier, Christian Bobin s’énerve : «Mon père a séjourné pendant quelques semaines chez les morts (…). Les morts n’étaient pas les malades mais les infirmiers qui les abandonnaient pour la journée entière sans aucun droit de parole. Les morts étaient ces gens de bonne santé et de vive jeunesse répondant à mes questions en invoquant le manque de temps et de personnel (…). Les morts étaient ces gens murés dans leur surdité professionnelle. Personne ne leur avait appris que soigner c’est aussi dévisager, parler – reconnaître par le regard et par la parole la souveraineté intacte de ceux qui ont tout perdu.»

Le papa de CJ Craig est encore gaillard mais n’en demandons pas trop. A moins d’un interminable travelling, c’est difficile à caser dans un scénario un personnage qui, par exemple, marche sans arrêt et sans but. Il s’agit d’une série télévisée qui doit s’adresser à une large public. C’est même précisément pour ça qu’elle mérite le détour. Alors on choisit les symptômes. Ce papa-là oublie des choses, range ses factures dans le frigo et dit à sa fille, alors au bord des larmes, qu’il ne sait pas qui est l’enfant sur la photo, jouant dans le jardin de la maison qu’il habite toujours. Mais il ne ressemble pas à la «petite momie» que raconte Christian Bobin : «je la connaissais du vague de l’enfance : une amie de mes parents, elle tenait un magasin dans le quartier. Je me souvenais de ses allures de “grande dame”. Je la trouve recroquevillée dans un fauteuil, les os du visage saillant sous le peu de chair des joues. La grande dame a laissé sa place à une petite momie dans la maison de long séjour. Privée de mots, elle me regarde et pleure. Je me penche vers elle pour l’embrasser et je retrouve la grande dame : elle est là, hurlant en silence dans le fond des yeux humides de la petite momie».

Une ancienne copine d’école de CJ lui dit que la maladie d’Alzheimer est surnommée «the long good bye»... Le «long au revoir» a-t-on envie de traduire, plutôt que le «long salut». Car, de salut, on ne voit point quand elle pénètre votre univers familier. Ca peut sembler bête, mais parvenir à orthographier correctement ce mot qui résonne comme le nom d’un imaginaire savant fou et cruel peut constituer une épreuve. Trouver du premier coup la juste place du «h» et du «l»… L’apprentissage dure le temps de s’avouer la vérité, de reconnaître l’évidence. L’évidence, c’est une interminable tournée d’adieu à la manière des Frères Jacques, jadis. Cette tournée-là n’est pas hypocrite, suivie de près par un triomphant concert de retour assorti du plan média approprié. C’est une tournée sans coquetterie aucune, attendrissante parfois, qui dure parce qu’on ne s’en va pas comme ça, et qui s’achève par un authentique adieu, la mort.

Imaginez un grand tableau noir d’école, le tableau de la vie. «Ce qu’il savait du monde et de lui-même est effacé par la maladie, raconte Christian Bobin dans «La Présence pure». Le tableau est grand, il est impossible de l’essuyer en une seule fois, mais de nombreuses phrases ont déjà disparu.» Ce ne sont pas seulement des capacités intellectuelles qui s’en vont, c’est la vie quotidienne qui devient un enfer. Un ami médecin du père de CJ lui explique : «le problème n’est pas qu’on ne se souvient plus où on a mis le clé. Le problème est qu’on ne se souvient plus à quoi elle sert.» « La bête qui ronge leur conscience, observe Christian Bobin, leur en laisse assez pour qu’ils connaissent par instant l’horreur d’être là ». Par instant, juste le temps de reconnaitre que «ce n’est pas facile de s’occuper de moi» ou d’implorer un «tu ne m’abandonnera pas, hein ?».

Alors on cherche la vie dans ce qu’on imagine être un enfer, dans ce qu’on vit comme une terrible épreuve. «Un peu avant six heures de soir, raconte Christian Bobin, je raccompagne mon père dans le réfectoire de la maison de long séjour. La plupart des pensionnaires ont déjà été rassemblés dans cette pièce, certains depuis une demie-heure. (…) Leurs yeux sont éteints. Ils ne se parlent pas. (…) Mon père entame parfois une colère au seuil du réfectoire. Il refuse d’avancer comme s’il pressentait que plus rien ne le détachera de cette communauté morte – que sa mort personnelle. Sa colère tombe quand il découvre les visages de ceux qui partagent sa table, toujours les mêmes. Il les a côtoyés toute la journée et il leur sert longuement la main, chaque soir avant de se mettre à table, comme s’il les retrouvait après une longue absence. Ils répondent à sa poignée de main en souriant faiblement : même en enfer, la vie peut ressurgir une seconde, venue d’on ne sait où, intacte. Il suffit d’un geste.»

« Riez, mais pleurez en même temps», conseillait Lautréamont dans «Les Chants de Maldoror». Et n’oubliez pas : Aloïs, il s’appelait Aloïs.

Poster un commentaire

Vous devriez utiliser le HTML:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>