François Mitterrand, un intellectuel en politique

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Voici une critique pour la News des livres de la Fondation Jean Jaurès. Elle était censée présenter l’ouvrage publié en 2006 reprenant les entretiens entre François Mitterrand et Marguerite Duras (1) réalisés pour L’Autre journal en 1984. J’avoue m’être détaché franchement du livre pour me concentrer sur l’un des deux auteurs…

logoFJJLe 8 janvier 1996, un homme s’en va, un homme arrive. Selon le point de vue duquel on observe cette transmission symbolique, l’homme qui arrive est Jacques Chirac, qui a été élu président de la République  huit mois plus tôt et fait, de l’avis général, son « discours du trône » à l’occasion du décès de son prédécesseur, ou Lionel Jospin, qui prend alors avec talent le leadership de la gauche. On pourra s’interroger ou ironiser sur cet homme qui, au soir de sa vie, s’est retrouvé avec deux successeurs : l’un dans ce qui fut sa fonction pendant 5107 jours et l’autre dans ce qui fut son rôle historique. Dix après, on pourrait encore plus s’interroger ou ironiser sur cet homme qui n’a pas de successeur ni dans un cas, ni dans l’autre… C’est que, comme le disait Lionel Jospin au milieu d’une foule arborant chapeaux et écharpes l’autre jour à Jarnac, l’Histoire ne représente ni les faits, ni les hommes.

Déjà, en 1996, j’avais été surpris par l’émoi suscité par la disparition de l’ancien président. C’est en voyant une militante septuagénaire se pointer à la mairie où je travaillais, en larmes, une rose à la main, que je commençais à mesurer le décollage. Assurément une époque s’est achevée symboliquement ce jour-là. Mais quoi, François Mitterrand, je l’avais vu à la télé et en meeting, voilà tout. Il avait accédé au pouvoir quand j’étais au collège et j’avais usé, avant qu’on ne m’y autorise, du droit d’inventaire sur son bilan. Finalement, je ne voyais pas là de quoi se mettre dans un pareil état. C’était oublier ce que fut François Mitterrand : il incarna une idée de la France. Certes, il y eut des réformes, plus et de plus grande portée qu’on ne le dit, infiniment moins qu’il n’en laissa promettre ou rêver.

Ainsi, par exemple, parce qu’elle est rarement citée, la « dépénalisation » de l’homosexualité en 1982 – l’annulation d’une disposition datant du gouvernement de Vichy – qui, combinée aux luttes et progrès féministes a engagé de profonds changements sociaux non achevés aujourd’hui. Ces changements concernent la société toute entière, interrogent et forgent un nouveau rapport entre les hommes et les femmes, rapport politique, rapport social, rapport intime. L’idolâtrie la plus vile pourrait conduire à poser François Mitterrand comme l’architecte de ce mouvement… N’allons pas jusque-là, l’histoire est plus complexe. Mais accordons lui ce point de départ, donc.

Ainsi, également, l’abolition de la peine de mort. Imposée au nom d’une conviction profonde, elle a fait reculer la barbarie d’un état civilisé : la justice n’est assurément pas là pour tuer à son tour. Mais elle a aussi dit quelque chose d’apaisant à la société sur la violence. Il y avait dans cette réforme justement emblématique un message subliminal suffisamment fort pour qu’il n’échappe à personne et s’inscrive dans le temps. Et puis elle contenait déjà sans doute – mais il faudra attendre ce fameux 8 janvier pour faire le rapprochement – la trace de cette réflexion sur la mort qui occupa beaucoup l’hôte de l’Elysée de 1981 à 1995.

Il l’évoque déjà dans ses dialogues avec Marguerite Duras, publiés au milieu des années 80 par L’Autre journal et rassemblés récemment dans Le bureau de poste de la rue Dupin. Le bureau de poste éponyme est celui d’où François Mitterrand, alors François Morland dans la Résistance, appela Marie-Louise, sœur de Robert Antelme, mari de Marguerite Duras, avant de se rendre à son domicile. « Vous faites erreur, monsieur » s’entend-il répondre. Nouvel appel, nouvelle fin de non-recevoir :  « N’insistez pas, monsieur, puisqu’on vous dit que c’est un erreur ». Deux réponses mises bout à bout signifiaient non que François Mitterrand s’était trompé de numéro mais que la Gestapo était dans l’appartement devant abriter la rencontre. Il appelle alors Marguerite Duras pour la prévenir du danger. « Vous m’avez dit qu’il y avait le feu là où vous étiez et qu’il se propageait très vite et qu’il fallait que je parte dans les dix minutes » raconte l’écrivaine. « Quand je suis descendue de chez moi, quelques minutes après, vous étiez au milieu de la rue Saint-Benoit, à la hauteur de la rue de l’Abbaye. Je vous ai regardé et je suis partie par la rue de l’Université. C’est seulement aujourd’hui que je comprends que vous m’indiquiez où il fallait éviter d’aller et où il fallait aller. Vous barriez la direction de la rue Saint-Benoit. C’est aujourd’hui que je lis clairement ce que signifiait votre corps arrêté au milieu de la rue. » Quand la vie ne tient qu’à un fil, fut-il de téléphone… Voilà pour l’explication du titre.

Lors du dialogue Duras-Mitterrand du 25 février 1986, la conversation vient déjà sur la mort. « L’endroit le plus singulier du Caire, c’est la Cité des Morts », observe François Mitterrand. « Cette présence immense du cimetière, ville lui-même, ville vivante parmi les morts, sa forêt de coupole, ses ombres dans la brume du soleil, à toute heure du jour compose un paysage sans pareil. (…) Cela me rappelle, note un peu plus loin l’ancien président, le livre de Philippe Ariès, L’homme devant la mort (2), et ce qu’il raconte de l’évolution des mœurs et du rapport morts et vivants. Je parle du Moyen-Âge, en France. Les vivants, bien entendu, allaient prier sur les tombes. Ils y venaient souvent et ont fini par y entretenir une vie sociale. Ils bavardaient, commentaient, discutaient. Peut-être apportaient-ils leur petit banc. Au bout de quelques temps, tous les attributs de la vie sociale sont apparus là. A commencer par la présence des prostituées. Pendant que les femmes s’occupaient des tombes, les hommes allaient un peu plus loin ; et comme c’est difficile de faire ces choses comme ça, en plein air, on a bâti des petites maisons. Des allées ont été réservées aux maisons accueillantes. Elles ont pris de plus en plus d’importance. Toujours la vie sociale qui secrète la vie sociale. La bourgeoisie s’est installée. Au point qu’en raison de l’incommode voisinage, le moment est arrivé où il a été interdit d’enterrer les morts dans les cimetières ! (Rires.) »

Il l’a fort bien abordé cette question, dix ans plus tard dans la préface du livre de Marie de Hennezel, La mort intime (3), « Nous vivons dans un monde que la question effraie et qui s’en détourne. Des civilisations, avant nous, regardaient la mort en face. Elles dessinaient, pour la communauté et pour chacun le chemin du passage. Elles donnaient à l’achèvement de la destinée sa richesse et son sens. Jamais peut-être le rapport à la mort n’a été si pauvre qu’en ces temps de sécheresse spirituelle où les hommes, pressés d’exister, paraissent éluder le mystère. Ils ignorent qu’ils tarissent ainsi le gout de vivre d’une source essentielle. » On devrait relire et méditer ces lignes comme les suivantes : « Ce livre est une leçon de vie. La lumière qu’il dispense est plus intense que bien des traités de sagesse. Car c’est moins une pensée qu’il propose qu’un témoignage de la plus profonde des expériences humaines. Sa puissance vient des faits et de la simplicité de la représentation. « Représentation » ici, est le mot juste. Rendre présent à nouveau ce qui toujours se dérobe à la conscience : l’au-delà des choses et du temps, le coeur des angoisses et des espérances, la souffrance de l’autre, le dialogue éternel de la vie et de la mort ».

Là, notre homme touche juste. Qui peut dire qu’il est libéré de la question de la mort, aujourd’hui, alors qu’on n’admet plus le temps du deuil comme un temps utile, alors que le décès d’un proche – encore faut-il que des liens familiaux officiels soient avérés – se traduit, pour solde de tout compte par quelques jours de congés dans le code du travail, alors que les cérémonies civiles d’obsèques sont d’une sécheresse inhumaine et terrible ? Qui oserait dire aujourd’hui, sans passer pour un malade morbide ou un aficionados de la mode « gothique » qu’il faut, d’urgence, trouver une place à la mort dans notre société de vivants ? Et pourtant, même si la question, intime et sociale à la fois, n’est pas vendeuse, qui peut sincèrement l’éluder ? Qui ne s’est jamais posé de question sur son propre devenir en allant visiter un proche à l’extrémité de sa vie, dans un hôpital ? N’y a-t-il pas là-dedans des questions politiques, profondément politiques ? Le plus triste, c’est qu’on les aborde, quand c’est le cas, par le plus petit bout de la lorgnette à notre disposition : l’euthanasie, la bioéthique… Ces questions-là en embrassent une plus large, beaucoup plus large, notre rapport d’être pensant à la vie et à sa fin, à ce temps où, pour reprendre à nouveau les mots de l’ancien président, « le mystère d’exister et de mourir n’est point élucidé mais il est vécu pleinement ».

C’est d’ailleurs là que réside sans doute la seconde source d’attachement à François Mitterrand. Toujours dans sa magnifique préface de La mort intime, il écrit : « tel est peut-être le plus bel enseignement de ce livre : la mort peut faire qu’un être devienne ce qu’il était appelé à devenir, elle peut être, au sens plein du terme, un accomplissement. » Et s’il est un personnage qui a « vécu pleinement » le « mystère d’exister et de mourir », c’est bien lui. Au point de nous l’imposer : il a voulu le pouvoir, sa vie a tendu vers ça et il l’a eu. Il nous a aussi imposé son agonie, pardon d’être brutal, puisqu’il était décidé à « ne pas leur faire cadeau d’une minute » de son deuxième mandat, ressuscitant, pour justifier son maintien dans une fonction qu’il n’assumait plus, une lutte des classes – « leur » – lutte des classes qu’il avait chassée depuis longtemps de son vocabulaire.

De son agonie et de sa fin, comme de sa vie, il laissa l’impression d’une maîtrise maximum, d’un énorme courage physique, assurément un autre trait fort de sa vie : « le corps dominé par l’esprit, l’angoisse vaincue par la confiance, la plénitude du destin accompli ». Et finalement, il a fait mieux qu’un débat politique en ce domaine. Il a montré, sur lui-même, un possible. Il a lui même intimement, très concrètement entamé le dogme absolu de la fatalité divine en la matière. Fatalité qui disqualifie tout débat au prétexte que la mort relève traditionnellement du divin et que l’homme n’est pas dieu. Le terrain, ce terrain est dangereux, effrayant, effarant, glissant aussi. Mais il est là. Si la Raison l’ignore, le dogmatisme continuera d’y régner en maître absolu. Ce président-philosophe s’y est investi avec courage, détermination, intelligence et finesse.

François Mitterrand : un intellectuel en politique. Invité de la cinquième émission Apostrophe, le 7 février 1975, Bernard Pivot interroge alors celui qui est premier secrétaire du Parti socialiste et qui vient de manquer de peu l’élection présidentielle de 1974. « On sent chez vous une sorte de besoin d’écrire, un plaisir d’écrire… » note l’animateur. « J’aime écrire », répond l’homme politique. « Je pense que si je n’avais pas été absorbé par la politique, j’aurais aimé consacrer une partie de ma vie à construire une oeuvre littéraire. En avais-je le talent ? J’en avais le goût. » Et Bernard Pivot de reprendre quelques minutes plus tard : « Léon Blum avait abandonné sa carrière littéraire pour une carrière politique. Pourriez-vous, vous, inversement, abandonner votre carrière politique ? » La réponse est mitterrandienne en diable : « le cas échéant, pourquoi pas ? Mais, enfin, cela dépend de beaucoup d’éléments dont je ne suis pas le seul maître. » Dix ans après sa disparition, on peut encore tergiverser devant cette question toute théorique, puisque le principal intéressé y a répondu : il a fait de la politique. La part tribunitienne de cette activité s’est nourri de ses talents littéraires. Et nous en avons profité, tous. Car, contrairement à ce que l’on croit aujourd’hui, la fonction tribunicienne de l’homme ou de la femme politique n’est pas d’énoncer de sa plus belle voix un chapelet de promesses, mais bien de donner à tous la France et le monde à comprendre. Quand il les comprenait lui-même, cela, François Mitterrand l’a fait, et bien fait. Mais le bilan reste trop balancé pour qu’on adule aujourd’hui la « bête politique ». Il a duré, mais a perdu à chaque fois les élections intermédiaires de ses deux mandats. Il a changé la vie des françaises et des Français, mais il a théorisé – « on a tout essayé » – l’impuissance politique.

Alors ? Le pavois brandi par les uns ne s’impose pas plus que les gémonies promises par les autres. Et le récent retour d’affection, c’est bien de cela dont il s’agit, en dit au moins autant sur l’homme qui en est l’objet que sur la société qui en est la proie. En vénérant François Mitterrand, à condition de ne pas tomber dans le ridicule, nous ne magnifions pas l’homme qu’il fut. Nous idéalisons son image pour souligner à l’envie ce qui nous manque : des intellectuelles et des intellectuels qui parlent aux peuples des chemins de la raison et des responsables politiques qui sachent emprunter ces chemins-là plutôt que d’autres…

(1) Marguerite Duras et François Mitterrand, Le bureau de poste de la rue Dupin et autres entretiens, préface de Mazarine Pingeot, Gallimard, 2006.

(2) Philippe Ariès, L’homme devant la mort, Seuil, 1977.

(3) Marie de Hennezel, La mort intime, préface de François Mitterrand, Pocket, 2006.

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