Le sage, la lune, le doigt

Critique du livre de Philippe Roth, Complot contre l’Amérique, une uchronie qui imagine la défaite de Roosevelt à la présidentielle de 1940 et la victoire d’un candidat pro-nazi. Publié au coeur du 2e mandat de Georges Bush fils, c’est aussi une adresse à l’Amérique post « patriot act ». Une adresse aux démocraties ?

Il faut lire le dernier roman de Philip Roth d’abord pour l’habituel talent de l’auteur et son humour, même si le sujet est grave. Pensez-donc, Philippe Roth a choisi comme point de départ la victoire de Charles Lindbergh. candidat républicain pro-nazi et aviateur, face au mythique président sortant Franklin Delano Roosevelt lors de l’élection présidentielle de 1940…

« Cette idée puritaine selon laquelle les dictatures sont forcément condamnables »

La fiction se glisse dans un interstice de l’histoire, pendant cette période où la Deuxième Guerre mondiale ne fut pas imposée aux Etats-Unis, grosso modo jusqu’à l’attaque surprise japonaise de Pearl Harbour. Et Philippe Roth n’a eu qu’à forcer le trait, l’Amérique isolationniste ayant réellement existé. Charles Lindbergh, lors d’un meeting d’America First le 11 septembre 1941, rangea « la race juive » parmi ceux qui poussent avec le plus de force et d’efficacité l’Amérique à la guerre, « pour des raisons qui ne sont pas américaines » après avoir considéré, dans son journal en 1939 qu’il y avait « trop de Juifs à New York dans l’état actuel des choses. En petit nombre, ils donnent de la force et du caractère à un pays, mais quand ils sont trop nombreux ils engendrent le chaos ». Rappelons également qu’il reçut des mains de Goering la Croix de l’Aigle allemand, décernée aux étrangers pour services rendus à l’Allemagne nazie, en octobre 1938. Son épouse, Anne Morrow Lindbergh critiqua, pour sa part, « cette idée strictement puritaine qui a cours chez nous, selon laquelle les dictatures sont forcément condamnables, mauvaises, instables, et qu’il ne peut en sortir aucun bien ». Le Sénateur du Montana Burton K. Wheller, chaud partisan du président Rossevelt au début des années 30 avant de s’opposer à lui à partir de 1937, proposera publiquement dans les années 1940-1941 un « plan en huit points pour négocier avec Hitler » et participera à la création de l’organisation réactionnaire et isolationniste « America First » dont le nom constitue une sorte de programme d’action peu équivoque. Aussi peu équivoque que ces propos d’Henri Ford, qui avait une longueur d’avance sur ses comparses, tenus devant des cadres de son entreprise, pendant la Première Guerre mondiale : « Je sais qui est cause de la guerre. Ce sont les banquiers judéo-allemands. J’en ai la preuve, je vous parle de faits. Ce sont les banquiers judéo-allemands qui ont causé la guerre ». Et ainsi de suite. Sans diminuer aucunement les mérites de l’auteur, on peut dire que les protagonistes du roman de Philip Roth furent donc faciles à trouver !

Mais au-delà des aventures de la famille Roth, de leurs voisins, et des principaux leaders politiques du moment, ce Complot contre l’Amérique, récit de ce que n’a pas été l’histoire de l’Amérique, est aussi, quoi qu’il s’ en soit défendu au cours de quelques interviews, une adresse assez subtile à l’Amérique d’aujourd’hui… unilatéraliste et chrétienne en diable où gouvernance et vérité n’entretiennent plus guère de rapports !

La force dérisoire des mots face à la barbarie

Au-delà, encore, l’oeuvre de Philip Roth a une dimension universelle qui lui est donnée par le personnage principal, Philippe Roth lui-même, alors âgé de sept ans et qui se fait narrateur. Enfant, je me souviens de la peur qui m’a saisi quand une vache que mon grand-père tenait au bout d’une corde commença à se dresser sur ses deux pattes arrière suite à je ne sais plus quelle contrariété. Sur ces quatre pattes, la bête ne me rassurait pas spécialement. Mais dans ce mouvement iconoclaste, elle prit des allures de monstre qui me fit chercher refuge assez loin de son rayon d’action. Plus tard, quand j’ai repensé à cette scène. j’ai bien sûr compris la raison de ma peur. Je la voyais d’en bas, de ma taille d’enfant, en contre-plongée en quelque sorte. Et bien Philipp Roth porte le même regard sur la bête immonde – réellement immonde celle-là. L’enfant porte un regard effaré sur les errements racistes et haineux des femmes et des hommes de son époque et, parfois, de son entourage. Et ce regard. effaré et naïf, est bien plus efficace que la première profession de foi antiraciste venue, tant les rappels à faire sont basique : « les hommes naissent et demeurent libres et égaux… ». On a beau se le répéter, en être profondément convaincu même, on sait aussi la force dérisoire de ces mots face à la barbarie. Ils sont tellement constamment et concrètement battus en brèche par les régimes démocratiques, ceux-là mêmes qui disent sincèrement les défendre, que nous sommes presque parvenus à les vider de sens, ces mots simples et beaux qui disent à la fois l’unicité de l’humanité et le caractère sacré de notre condition d’Homme. Autre chose est la réflexion d’un enfant sur le sort imposé à sa famille, ses relations avec ses camarades de classe, les bribes d’actualité que ses parents laissent filtrer jusqu’à lui. Bref, Le complot contre l’Amérique, c’est une dérive raciste et autoritaire vue d’un mètre vingt de haut.

De petites lâchetés individuelles en programmes gouvernementaux anodins

En le lisant fin juillet, étalé sur une plage des Pyrénées Orientales écrasée d’un soleil de canicule et balayée par une petite et bienvenue Tramontane, je me suis revu le 1er mai 2002, place de la République, au milieu Je ce qu’il fallut bien appeler une marée humaine qui manifestait son effroi suscité par la participation du candidat d’extrême-droite au deuxième tour de l’élection présidentielle. Sans la remettre en cause – dans le doute… ! – quelque chose me semblait vain dans cette démarche. Le résultat de l’élection était connu d’avance et nous ne nous trouvions pas dans un processus de confiscation du pouvoir mais dans le cadre d’une élection régulière organisée dans une démocratie mature. Je ne voyais pas bien à quoi mènerait de morigéner comme nous le fîmes les deux votants sur dix qui s’égarèrent ou s’enterrèrent dans cette impasse politique, puisque c’est précisément eux qu’il faudrait convaincre de l’absence d’issue qu’impliquait leur choix. Il y avait, je crois, dans cette manifestation des traces de la culture antifasciste de la gauche du XXe siècle – mais nous étions au XXle siècle ! – qui supposait que les-dits fascistes devaient prendre le pouvoir par la force ce qui impliquait qu’on leur oppose, même symboliquement le désordre de la rue. Je ne voyais pas non plus quel processus – même si je le sais possible – nous mènerait d’une démocratie libérale à un pays raciste. Je ne voyais pas bien comment on pouvait gouverner à l’extrême-droite sous les auspices d’une constitution qui donne à la déclaration des droits de l’homme une force constitutionnelle. Je ne voyais pas bien… Philip Roth l’écrit et le décrit avec une clarté éclatante et effroyable. De petites lâchetés individuelles en programmes gouvernementaux anodins, sans oublier quelques trouvailles communicantes qui effacent l’esprit critique de ceux dont la fonction sociale est justement d’avoir un esprit critique surdimensioné, on voit au cours du Complot contre l’Amérique comment le coeur même d’une démocratie libérale peut être atteint profondément par des racistes. On s’y rappelle, par exemple à l’occasion de la visite Familiale à Washington, la force du discours – acte politique aujourd’hui dangereusement amoindri puisque paraît-il il faut agir à tous prix – la force du discours, la force de la parole politique, dans le comportement individuel des citoyens et donc le fonctionnement de la société: ce qu’il libère et ce qu’il rend tabou…

8 octobre 1908, école des beaux arts de Vienne

Enfin, Philip Roth refuse la caricature. Il dénonce, bien sûr les discours d’America First, mais dans son regard d’enfant, le monde qui le côtoie n’est pas séparé entre les bons et les méchants. C’est un cousin aux allures de héros qui s’engage dans l’armée canadienne pour aller faire la guerre en Europe contre Hitler et qui revient éclopé pour finir vaguement truand. C’est son frère qui se fait bon public des programmes gouvernementaux insidieusement racistes. C’est cette tante pas très solide intellectuellement qui se laisse éblouir par une success-story aux dépends des siens, et – pire – aux dépends de sa propre humanité. C’est cet oncle indifférent alors que l’essentiel est en cause. Alors les souvenirs de mes doutes de 2002 se sont estompés à mesure que Philip Roth me donnait des réponses. Et c’est Eric Emmanuel Shmitt qui m’est revenu en mémoire. Dans La Part de l’autre il imagine l’histoire si le 8 octobre 1908, l’école des Beaux Arts de Vienne n’avait pas recalé un jeune candidat nommé Adolf Hitler. « Un livre humain, terrible et nécessaire » commenta un critique littéraire à la sortie du livre. Dans une postface qui augmente l’édition de poche, Eric Emmanuel Schmitt fait état de ses doutes et de ceux de son entourage quand il s’est attelé à ce livre « terrible et nécessaire ». Puis il y apporte une ferme et convaincante réponse: « Aujourd’hui, les hommes caricaturent Hitler pour se disculper eux-mêmes. La charge est inversement proportionnelle à la décharge. Plus il est différent, moins il leur ressemble. (…) Dangereuse naïveté. Angélisme suspect. Tel est le piège définitif des bonnes intentions, poursuit-il. Bien sûr Hitler s’est conduit comme un salaud et a autorisé des millions de gens à se comporter en salauds, bien sûr il demeure un criminel impardonnable, bien sûr je le hais, je le vomis, je l’exècre, mais je ne peux pas l’expulser de l’humanité. Si c’est un homme, c’est mon prochain, pas mon lointain. » Et Schmitt de conclure: « Hitler est une vérité cachée au fond de nous-mêmes qui peut toujours ressurgir ». Brecht n’avait pas dit autre chose dans « La résistible ascension d’Arturo Ui » avec sa célèbre formule « Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde ». Mais dans une société comme la nôtre, tellement prompte a offrir une séance de manucure au sage qui montre la lune avec son doigt, nous oubliâmes que le ventre en question n’est pas un organisme étranger : il est en chacun de nous et c’est précisément pour ça qu’il est « encore fécond ».

Philip Roth nous offre avec Le Complot contre l’Amérique une nouvelle occasion de regarder la lune en oubliant le doigt. Il sonne comme un utile et efficace rappel pratique de quelques principes et notamment celui-ci : dénoncer une cause unique à un mal, désigner une catégorie ennemie, ce n’est pas réfléchir, c’est caricaturer, accuser en se dispensant d’expliquer.

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