« Au delà de la haine »

Je me souviens, comme si c’était hier, de ce moment d’exception où j’ai vu le documentaire d’Olivier Meyrou, « Au delà de la haine ». Je me souviens de la salle de cinéma, de la position presque enfantine qu’il faut prendre, la tête légèrement relevée pour regarder vers l’écran par dessus le fauteuil du rang de devant. Je me souviens de bribes d’images de ce documentaire hors du commun.

On voudrait ne rien ajouter, ne rien écrire sur le film d’Olivier Meyrou. de peur d’être vulgaire et grossier, comparé à la finesse dont il témoigne. Rien, sinon une évidence: allez le voir, pour un moment d’humanité prodigieuse. De ces moments, pas si courants, qui vous tirent vers le haut, vraiment vers le haut. vers les cimes. Images, musique et paroles vous conduisent toutes ensemble à penser au sens de la vie dans nos sociétés, aux discriminations, aux exclusions, aux valeurs et à leurs traductions dans des actes, fut-ce dans des circonstances dramatiques.

Et puis à autre chose, qui nous tenaille depuis pas mal de temps, peut-être depuis que l’on a aboli la peine de mort en France, cette marque infâme de la vengeance sur la justice des hommes : qu’est-ce que cette justice? Quelle est la finalité de la peine? Que signifie la sanction? Tout cela en 1 heure et 25 minutes !

Le film documentaire d’Olivier Meyrou prend appui sur ce qu’ont vécu, ces dernières années, Marie-Cécile et Jean-Paul Chenu et leurs enfants…

Ces détails qui font tiquer, puis… le chaos

D’abord il y avait la vie, « les amis, les amours, les emmerdes » comme chantait Aznavour. Le journal que l’on achète au matin d’un lundi, le frère qui n’a pas rappelé depuis samedi, cet échange bienveillant avec l’amant inquiet pour le rassurer: « peut-être voulait-il prendre du champ, je connais mon frère tu sais »… Et puis il y a ce crime évoqué dans le journal, ces détails qui font tiquer, le coup de téléphone au Service régional de police judiciaire de Reims, parce que vous sentez bien que les détails n’en sont pas tout à fait et qu’ils finissent par peser des tonnes. Il y avait la vie.

Et soudain, il y eut le chaos : la route vers l’institut médico-légal pour reconnaître un corps meurtri. Cette heure, en voiture, pendant laquelle on tente d’échapper à l’horreur qui s’abat. Ce laps de temps au cours duquel l’esprit se cherche en vain un chemin d’espoir, fait mine d’apercevoir une issue à l’impasse qui s’impose. Un de ces moments où, parce que l’on est humain, simplement et pleinement humain, on veut échapper à l’évidence barbare, croire que tout ceci n’est pas réel, pas possible. Tout ceci ? Tout ! Ne pas croire que trois néonazis aient frappé sans merci et jusqu’à le tuer un garçon homosexuel qui passait par là… Ne pas croire que ce garçon sauvagement assassiné fut ce grand frère à qui l’on vient de laisser un message, pour qu’il donne signe de vie…

Et puis viennent les signes qui ne trompent pas. Des visages et des regards, lourds de compassion, qui vous accueillent et finalement les photos, puis la reconnaissance du corps laissé sans vie, sans papier d’identité et presque sans visage dans l’étang d’un parc public à Reims. Une deuxième épreuve attend la soeur de François Chenu : prévenir ses parents, leur dire que François, le grand frère, le fils aîné est mort, assassiné, pour ce qu’il était, et parce qu’il était là.

Un documentaire qui va des tripes à la tête

730 jours après le meurtre de leur fils François, Jean-Paul et Marie-Cécile Chenu ont accepté de se livrer à la caméra d’Olivier Meyrou pour un documentaire qui va des tripes à la tête. Avant, pendant et après le procès des trois assassins devant la cour d’assises de Reims, ce film est le témoin du chemin de salut choisi, en conscience, par ces parents, ces soeurs, ce frère. Il est le miroir de ce chemin de reconstruction, frayé petit à petit, qui commence par, comme l’écrit Robert Badinter dans le dossier pédagogique, « amener les meurtriers de leur fils à prendre la mesure de leur crime, à se voir enfin tels qu’ils sont, dans leur indignité, dans leur barbarie ».

Un chemin qui commence par là mais ne s’ y enferre pas, allant au-delà de la haine, s’éloignant du désir de vengeance pour savoir et comprendre. Tout est là. Et plus que le témoin ou le miroir, ce film est l’écrin de la sublime humanité de Monsieur et Madame Chenu, ce cadeau si précieux qu’ils nous font depuis leur effroyable douleur. Parce que, bien sûr ils ont trouvé le moyen de rester debout. Au lieu de jeter aux orties les valeurs humanistes et républicaines qui fondent leur appréhension de la vie et l’éducation qu’ils ont donnée à leurs quatre enfants, ils se sont appuyé dessus, puissamment, pour faire face aux agresseurs qui ont mis leur vie en lambeaux. Comme François Chenu roué de coups qui, comme l’évoque un agresseur lors du procès, encore tout à son ignominie, les a – je cite – « insultés »… en les traitant de « lâches ».

Un homme libre

Et comme François Chenu a « insulté » si pertinemment ses agresseurs, lui et sa famille nous dérangent en choisissant de s’éloigner de la vengeance pour retrouver la vie. Pas comme avant, mais la vie tout de même. Il aurait été plus simple pour nous, qui ne sommes pas engagés intimement par cette histoire, de hurler à la vengeance, à la mesure de l’horreur du crime, de résumer François Chenu à son homosexualité, puis de passer à autre chose. Seulement voilà, François Chenu était un homme libre et l’a prouvé jusqu’au bout. Et sa famille avec lui. Alors la question sur cette société qui classe, résume et exclut, qui permet la barbarie et enferme jusqu’aux victimes dans la spirale de la violence, alors vengeresse, est posée par ce film et par cette histoire. « Cette parole partagée, notent Marie-Cécile et Jean-Paul Chenu à propos du film, s’est avérée très constructive puisqu’elle nous engageait ensemble dans une réflexion. »

Cette « parole partagée » semble faire écho à la voix du Jaurès philosophe qui, il y a un peu plus d’un siècle, du haut de la tribune de la Chambre, réclamait avec force et courage que la justice ne considère pas qu’il pouvait être des « individus maudits, socialement maudits, qui sont à jamais incapables de se relever », qui demandait que l’on ne renonce pas au « progrès social », au « progrès de l’éducation et de la justice », qui implorait presque que l’on n’envoie pas à la société « le signal du désespoir volontaire, systématique et éternel, (…) signifiant que la voie est barrée, que l’espérance humaine ne passera pas ».

Parce qu’en effet, renonçant à « l’espérance humaine », on abdique notre propre humanité. Alors il ne reste que de la violence. La grandeur de Madame et Monsieur Chenu est de l’avoir compris, sans doute un peu instinctivement au début, et d’avoir trouvé dans leur éducation, leur culture, la force de résister à notre société, et parfois à des proches choqués, qui les poussaient vers la vengeance. La force d’Olivier Meyrou est d’avoir pris le temps de capter cette grandeur humaine et d’avoir eu la finesse de nous la restituer. « Cette attitude d’écoute, cette proximité respectueuse, notent encore Madame et Monsieur Chenu, a permis à Olivier de réorienter l’objectif de départ du documentaire et de réaliser un travail universel qui interpelle bien au-delà de ce que nous pouvions espérer. » A l’inverse de cette journaliste de télévision qui apparaît furtivement dans la salle des pas perdus du Palais de justice de Reims et s’avère indécente tellement elle semble légère. Ce n’est sans doute pas sa personne qui est en cause, mais plutôt ce qu’on lui a demandé de faire et les conditions dans lesquelles on lui impose de le faire: pas le temps de savoir ni de comprendre pour faire partager. Juste le temps d’apercevoir pour montrer…

Défendre l’avenir

« Cette attitude d’écoute » donne aussi à ressentir le travail de la justice, invisible puisqu’on ne filme pas dans une salle d’audience, mais tellement présent. Elle donne à penser cette justice, processus humain complexe judicieusement créé pour nous détourner de la barbarie. Si la justice en pince pour la vengeance, autant faire des économies et livrer directement les coupables aux victimes ou à leurs proches.

C’est bien sûr le piège qu’il faut éviter pour créer les conditions d’une prise de conscience du crime commis, de la peine qui va en découler et préparer la suite.

Parce que suite il y aura. « C’est la force de ces audiences, observe le réalisateur, qui permettront aux trois agresseurs de réaliser qu’ils n’ont pas tué une ombre dans un parc, mais un fils et un frère ». « Ce crime commis en France à l’aube du XXle siècle a été notre affaire à tous, indique Mourad Benkoussa, avocat de la défense, au point de me sentir coupable, au nom de mon client, de la mort de François Chenu. » « Défendre l’Humain avec la même dignité qu’exprimée par la famille de François, poursuit-il, le défendre avec elle, mais surtout face à elle, dans cette salle d’audience, comme pour la leur renvoyer. En définitive, je crois qu’ensemble, nous avons réussi à défendre l’avenir. »

« Au-delà de la haine » est une oeuvre complète et rebelle. Pour Olivier Meyrou, « François Chenu était un résistant, l’homme qui, ce soir-là, avait dit non à l’intolérance, à la haine de l’autre, à la violence ». Pour Mourad Benkoussa, « ce film est un oeil résistant ».

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