Le coming out, pour l’espoir

Critique de « Harvey Milk », le film de de Gus Van Sant et le livre de Randy Shilts, pour « Esprit Critique », la newsletter de la Fondation Jean-Jaurès.

Il fait beau, très beau, mais franchement froid à Washington ce 20 janvier 2009. Diane Fenstein, présidente du comité dʼorganisation de lʼinvestiture de Barack Obama apparaît la coiffure impeccable et lʼallure énergique, derrière le micro installé sur la terrasse de lʼaile Est du Capitole : « Bienvenue à lʼinvestiture du 44e président des Etats-Unis dʼAmérique. Le monde nous regarde aujourdʼhui. » Celle qui est aussi Sénatrice de Californie lance aux millions dʼAméricains massés sur le Mall de la capitale fédérale ces quelques mots : « Les futures générations regarderont et se souviendront de ce moment où le rêve croise lʼhistoire et sʼaccorde avec elle, des marches du Lincoln Memorial aux murs de la Maison Blanche. »

Trente ans plus tôt, le 27 novembre 1978, la même Diane Fenstein apparaît derrière un micro, à lʼautre bout du continent, sur le perron de la mairie de San-Francisco. La mine est plus jeune et nous arrive sur des images en noir et blanc sous un éclairage approximatif. Diane Fenstein vient de découvrir le corps sans vie de son collègue Harvey Milk puis celui du maire de la ville, George R. Moscone. Elle a donné lʼalerte, mais les secours sont intervenus en vain, et doit alors sʼadresser à la presse : « En tant que présidente du “board of supervisors”, il est de mon devoir de vous annoncer que le Maire Moscone et le supervisor Harvey Milk ont été tués par balle. Le suspect est le supervisor Dan White. » Lʼhistoire avait rendez-vous avec quelques vieilles relations, cette fois : la violence, la bêtise, la haine.

Ces deux là – Barack Obama et Harvey Milk – nʼont pas que Dianne Fenstein en commun. Cette dernière ne fut dʼailleurs pas précisément parmi les supporters du “maire de Castrostreet” comme on le surnommait, du temps où ils siégeaient lʼun et lʼautre au sein du “board of supervisors” de San Francisco. Quand à Obama et Milk, ils ont un point fondateur commun : trouver la force de sʼextraire de là où la société vous met. Sʼaffranchir en quelques sortes. Mener courageusement cette guerre de tranchée contre lʼinjonction sociale. Dans un autre film qui mérite également le détour – Torch Song Trilogy – Harvey Fierstein explique assez bien ce quʼest lʼinjonction sociale. Au cours dʼune discussion plus quʼorageuse avec sa mère, jouée par l’inénarrable Anne Bancroft, il lui demande de sʼimaginer une seconde comment elle, hétérosexuelle, aurait pu se construire sans aucune référence, entourée de gais, ne voyant que des des gais dans les séries télévisées… Comment “on” peut vous faire sentir, voire vous rappeler explicitement, que vous nʼêtes pas du bon côté, pas comme il faut, pas là où il faut. Le racisme ne se confond pas avec lʼhomophobie mais leurs cheminements sont singulièrement parallèles. Et cʼest pied à pied quʼil faut se battre, oui se battre, pour faire admettre cette évidence et tout le respect mutuel quʼelle suppose : la certitude de la diversité.

Les Hommes naissent et demeurent différents, libres et égaux… Il faut sʼaffranchir et montrer lʼexemple, montrer que cʼest possible. Pour les homosexuels, cela passe par la sortie de placard, le coming out. Et ce nʼest pas tant par goût de la provocation que par nécessité quʼHarvey Milk fut “le premier élu ouvertement homosexuel” (sic). Voilà une expression qui pourrait prêter à sourire si on veut bien la lire pour ce quʼelle est. Mais le “ouvertement” fait bien plus que de rappeler que certains ne le sont pas ouvertement : il signe la promesse de visibilité. Et Harvey Milk ne fut pas “ouvertement homosexuel” nʼimporte comment. Il médiatisa un jour une proposition de loi obligeant les propriétaires de chiens à nettoyer derrière leurs animaux. Selon Randy Shilts, auteur dʼune biographie de référence, il fit observer à ses proches que « dans tout le pays on parle de moi, et on ne parle pas de moi parce que je suis gay. On parle dʼune personne homosexuelle qui fait juste son boulot. » Finalement, il était “ouvertement homosexuel” pour rappeler inlassablement la diversité humaine.

Comment cet homme de quarante ans, sʼennuyant quelque peu à New York sʼest-il retrouvé corps et âme dans lʼune des importantes batailles pour la dignité humaine menée à la fin du vingtième siècle ? Comment cet homme sʼest-il mué en corps et âme de cette bataille ? Cʼest ce que raconte le film de Gus Van Sant. La prise de conscience, dʼabord, quʼil faut peser pour exister dans la société. Le combat, ensuite, contre ceux qui voulaient ni plus ni moins, ôter aux homosexuels leurs droits civiques et avait déjà remporté quelques référendums locaux sur la base de campagnes obscurantistes. Leur figure de proue, la chanteuse reconvertie dans la publicité pour les orangeades de Floride Anita Bryant, prétendait « tuer un homosexuel pour lʼamour du Christ ». Ca a au moins le mérite dʼêtre clair. Ne ricanons pas trop, à la même époque en France, lʼhomosexualité était toujours là où lʼavait mise Pétain et dʼoù personne nʼavait encore jugé bon de lʼôter : dans le Code pénal.

Il serait facile de ranger Harvey Milk dans lʼétagère communautariste. Mais cʼest faire fi dʼune autre évidence – décidément – quʼil nʼest jamais bon signe dʼoublier : si la dignité dʼune femme ou dʼun homme est remise en cause, cʼest la dignité de lʼhumanité qui est atteinte. Lʼhistoire le raconte à longueur de siècles. Lʼhumanité est une. Harvey Milk lʼa porté tout au long de son combat. Ce sont ses adversaires dʼalors – qui ressemblent à sʼy méprendre à ceux dʼaujourdʼhui, ici ou là-bas – qui classent, trient et enferment lʼhumanité selon leur ordre de préséance. Pas Harvey Milk, pas les militants gais dʼhier ou dʼaujourdʼhui. Et dʼexpérience, le “communautarisme” sert bien plus souvent de prétexte à ceux qui prétendent le débusquer, pour rester sourds au progrès humain, que de conviction à ceux qui en sont accusés, pour défendre des intérêts particuliers.

Le 10 mars 1978, lʼélu de San Francisco est invité à prendre la parole lors dʼun dîner organisé par un groupe gay du California Democratic Council à San Diego. Ses assistants appelèrent son intervention ce soir là « Le discours de lʼespoir ». Il répond dʼabord aux imprécations illuminées dʼAnita Bryant avec lʼhumour ravageur qui le caractérise : « il y a environ six mois, Anita Bryant a dit dans son discours à Dieu que la sécheresse qui a frappé la Californie était due aux homosexuels. Le 9 novembre, le lendemain de mon élection, il a commencé à pleuvoir. Le jour de mon investiture, nous marchions vers lʼhôtel de ville et il faisait plutôt beau. Et dès que jʼai prononcé mes premiers mots, il sʼest de nouveau mis à pleuvoir. Il pleut depuis ce jour et les gens de San Francisco pensent que le seul moyen dʼarrêter la pluie est de signer une pétition exigeant mon renvoi… Cʼest une blague locale. »

Mais alors que son discours sʼachève, lʼélu de San Francisco interpelle lʼauditoire : « Je nʼoublierai jamais ce que jʼai ressenti lorsque jʼai fait mon coming out et que je nʼavais personne vers qui me tourner. Je me souviens du manque dʼespoir (…). Je ne peux pas oublier les regards des gens qui ont perdu lʼespoir. Que ce soient ceux des gays, des seniors, des Noirs cherchant un travail presque impossible à trouver, que ce soient ceux des Latinos essayant dʼexpliquer leurs problèmes et leurs aspirations dans une langue qui leur est étrangère. A San Francisco, trois jours avant le Gay Pride Day, un homme a été tué juste parce quʼil était gay. Et cette nuit là, jʼai marché parmi les gens tristes jusquʼà lʼhôpital de la ville de San Francisco, et plus tard cette même nuit tandis quʼils allumaient des bougies dans Castro Street et restaient debout en silence, cherchant une chose symbolique qui leur donnerait de lʼespoir. (…) Ils étaient forts mais même eux avaient besoin dʼespoir. Et les jeunes dʼAltoona, en Pennsylvanie, et de Richmond, dans le Minnesota, qui font leur coming out et entendent Anita Bryant à la télévision et son histoire, la seule chose à laquelle ils peuvent se raccrocher est lʼespoir. Et vous devez leur donner de lʼespoir. Lʼespoir dʼun monde meilleur, lʼespoir de lendemains meilleurs, lʼespoir de trouver un endroit meilleur où se rendre si les pressions dans leur famille deviennent trop fortes. Sans espoir, non seulement les gays mais aussi les Noirs, les seniors, les handicapés abdiqueront. »

Sʼil faut reprocher quelque chose au beau film de Gus Van Sant, porté par un Sean Pean aérien qui crève lʼécran, cʼest dʼêtre de son époque, la nôtre, celle qui classe, qui réduit et enferme. La conscience universelle dʼHarvey Milk nʼest pas un trait assez saillant du film. Comme si les Anita Bryant et autres Kevin Starr avaient fait plus de dégâts quʼon ne lʼimaginait dans nos esprits. Où lʼon mesure quʼen matière de civilisation, on est parfois moins avancé quʼon croit lʼêtre…

Harvey Milk mesurait lʼoutrecuidance sociale de sa démarche. Il se savait potentiellement menacé. Réellement, même, puisquʼil reçut bon nombre de lettres lui promettant une fin brutale. Et comme les armes sont assez courantes aux Etats-Unis, la probabilité que lʼune dʼelles se retrouve entre les mains dʼun fou prêt à passer à lʼacte est assez importante. Alors, il avait enregistré une sorte de testament politique qui sert de fil rouge au film de Gus Van Sant. Il se trouve quʼil lʼa enregistré neuf jours avant son assassinat. « Je représentais plus quʼun candidat. (…) Je ne me suis jamais considéré comme un candidat. Je me suis toujours considéré comme faisant partie dʼun mouvement, dʼune candidature. Jʼai toujours considéré que le candidat était le mouvement. Je pense quʼil existe une différence entre ceux qui utilisent le mouvement et ceux qui font partie du mouvement. Je crois que jʼai toujours fait partie du mouvement. » Ce testament dʼHarvey Milk, vaut leçon dʼéthique politique – donc dʼefficacité – pour époque ombrageuse qui voit les progressistes tâtonner plus quʼà lʼhabitude. « Voilà tout ce que je demande. Rien de plus. Je demande au mouvement de continuer, je lui demande de se développer, car la semaine dernière, jʼai reçu un coup de téléphone dʼAltoona en Pennsylvanie et mon élection a donné de lʼespoir à quelquʼun dʼautre, à une personne de plus. Et finalement il ne sʼagit que de cela. Il ne sʼagit pas de gain personnel, dʼego, de pouvoir : il sʼagit de donner de lʼespoir à ces jeunes gens dʼAltoona en Pennsylvanie. Vous devez leur donner de lʼespoir. » Comment être plus clair pour dire que ce qui est en jeu, cʼest la marche de lʼhumanité. Le sens de la marche, dans toutes les significations du terme, et ce que lʼon transmet pour franchir le pas suivant.

Note : “Supervisor” cʼest une fonction difficilement traduisible en Français. Cʼest une sorte de super conseiller municipal, élu au scrutin uninominal, par circonscription (district). Le maire, lui, est élu aussi au scrutin uninominal mais sur lʼensemble de la ville. Diane Fenstein, présidente du “Board of supervisor” est devenue maire de San Francisco “par ordre de succession” le 4 décembre 1978. Elle fut élue à cette fonction en 1979, puis réélue jusquʼen 1988 et reste la seule femme à lʼavoir occupée. Elle est élue au sénat fédéral depuis 1992.

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