Force Nez

Alphonse s’est levé du pied gauche, comme on dit. Mais l’idée de mettre en marche pour la première fois sa cafetière toute neuve tempera son humeur maussade. Il allume la radio où l’on se perd en conjecture sur la dernière annonce du gouvernement, entre un remaniement en forme de gamelle roborative pour politiciens de gauche trop près de ce qui est encore l’âge de la retraite et la nomination d’une commission sur un emprunt d’État. Une affaire bien menée cette histoire d’emprunt qui propose d’emprunter aux plus riches de l’argent que tous leur rendront avec intérêt. “De la re-redistribrution, en quelques sortes”, se dit Alphonse. Mais il paraît qu’on ne peut pas faire autrement, alors… Et puis ce n’est pas la première fois, re-alors… 

C’est l’annonce conjointe du ministre de l’intérieur et du ministre de la santé qui le sort définitivement de sa somnolence alors que la cafetière ponctue la fin de son ouvrage en toussotant un dernier et guttural soupir de vapeur d’eau chaude.

Dans les jours précédents, trois personnes ont eu le nez cassé par des petits farceurs qui feignaient de leur tenir la porte – l’un à la sortie d’un magasin de vêtement et les deux autres à l’entrée d’une station de métro – et la lâchaient au dernier moment, s’enfuyant à toutes jambes dans un éclat de rire nerveux. L’affaire avait pris de l’ampleur car le présentateur d’une célèbre émission de téléréalité en fut victime. Il apparut à l’antenne l’appendice nasal orné d’une attelle, fort contrarié car il avait du annuler un de ses “PQR” (plans cul réguliers). Du coup, il avait rudoyé un peu plus qu’à l’accoutumé les pauvres candidats sur lesquels il régnait. Et puis, il ne pu s’empêcher de débiter avec emphase un “J’accuse” à deux balles sur les incivilités et le droit de chacun – à commencer par lui – à ne pas voir sa vie privée se prendre une volée de porte en pleine poire.

Quelques autres faits similaires s’était produit, avec moins de gravité. La blague de potache virait à la psychose télévisée et les pouvoirs publics s’en saisirent. Le président, dîna avec l’animateur vedette et demanda des mesures. Il fronça les sourcils entre deux haussements d’épaules lors d’une interview faussement improvisée, lançant un appel au civisme et à la politesse. Il promit d’ailleurs que la politesse intégrerait les programmes scolaires dès la prochaine rentrée et que chaque enfant devrait tenir la porte de la classe à ses camarades à tour de rôle. Le maire fit un communiqué pour dire qu’il saisissait la société de transport et les associations de commerçants. Les deux ministres annoncèrent les mesures demandées par leur président le lendemain soir, en direct dans l’émission de l’animateur estropié. Il était fait obligation à tous les lieux accueillant du public d’installer des portes automatiques dans l’année qui vient. Le dispositif était complété par la création d’un délit de “jet d’huis en réunion” punit d’une amende de 80 euros dont le produit, disait-on, alimenterait les comptes de la sécurité sociale. On en profita aussi pour transformer juridiquement la porte en “arme par destination”.

La radio consacra une partie de sa “matinale” à relater cette affaire d’importance. Alphonse, un peu hébété, fixa longuement sa tasse de café. C’est à peine s’il entendit le chat réclamer sa pitance d’un timide miaulement. Un envoyé spécial de la radio fut posté dès potron-minet aux portes de la station de métro la plus proche – le grand reportage n’est plus ce qu’il était – pour réaliser un micro-trottoir. On diffusa des extraits sonores de l’émission de la veille, y compris le passage où l’animateur, salua avec des trémolos dans la voix la grandeur, la réactivité et la proximité des responsables politiques “qui s’occupent vraiment des citoyens”. Il avait aussi rattrapé le coup au téléphone avec son PQR. On interviewa un fabricant de portes automatiques qui expliqua qu’il aurait du mal à faire face à la demande. On dégotta même le président de l’Association pour l’insertion des personnes au proéminent appendice nasal (AIPPAN !) et, pour être pluraliste, la co-présidente du collectif des “Cléopatre et Cyrano”, issu d’une scission de la précédente… On avait hésité à réaliser la matinale en direct d’une station de métro, juste derrière une porte, puisque, c’est bien connu, c’est quand on a le nez collé – c’est le cas de le dire – sur l’événement qu’on l’analyse avec le plus de recul ! Des contraintes budgétaires avait fait capoter le projet. Mieux valait se réserver pour un événement plus dramatique, donc plus porteur d’audience et de publicité, s’était-on dit au cours de ce qui tient lieu de conférence de rédaction.

Alphonse éteignit la radio, versa son café dans un mug et se remémora la soirée de la veille pour savoir quelle substance aurait pu, après une nuit de sommeil, lui provoquer des hallucinations pareilles. Il ne trouva pas la moindre explication rationnelle. Alors Alphonse se rendit à l’évidence de sa paradoxale époque. Un maire a pris un arrêté municipal pour interdire de cracher par terre en ces temps de grippe, quelques uns de ses collègues ont interdit aux mineurs de moins de 16 ans de boire de l’alcool sur la voie publique. Quelques stations balnéaires interdisent le port du slip de bain en centre-ville tandis que d’autres y interdisent la mendicité et le vagabondage. Des lois prohibent la consommation de cigarette dans les lieux publics, ouverts ou fermés… Des radars automatiques jonchent les bas côtés de nos routes et, tiens, on s’apprête même à taxer les particuliers pollueurs. Un flou juridique demeure sur la consommation d’alcool par un mineur de 17 ans faisant la manche, dans une voiture à moteur à explosion stationnée sur la voie publique dans un quartier périphérique. Mais ce n’est probablement qu’une question de temps…

“C’est dingue cette histoire” dit Alphonse au chat, un peu interloqué. “Pendant que ce qui fait une société civilisée – des valeurs humanistes, un système de solidarité durable, un système éducatif qui promeut les talents au mépris des classes sociales, un système économique réglementé qui respecte les femmes et les hommes y travaillant, un système de sécurité qui ne confond pas ordre public et terreur, un système de sanction qui n’est pas de la vengeance organisée – est consciencieusement démonté, cassé, écrasé, laissé à l’abandon, on corsète les personnes.” Bref, on détruit la civilisation en forçant l’homme à rester civilisé. à coup de lois, de décrets, d’arrêtés municipaux. “Pas sur que ça marche” se dit Alphonse. Le chat avait décroché au moment des classes sociales et avait rejoint sa valise-piédestal d’une démarche chaloupée.

Poster un commentaire

Vous devriez utiliser le HTML:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>