J’vous ai apporté des bubons

La nomination de Frédéric Mitterrand au ministère de la culture s’est accompagné d’une polémique sur la vie sexuelle du neuve de l’ancien président de la République, lancée par Marine Le Pen et relayée par le Parti socialiste sur la base de passages de son livre « La mauvaise vie » (Robert-Laffont, 2005). Comment dire… ? Et bien je l’ai dit, ou plutôt écrit, dans un furtif blog sous la forme d’une fiction : un voyage en train d’Alphonse, personnage récurent du blog en question.

Le train qui le ramène de Creuse vers Paris roule à vive allure après Orléans. Alphonse, les traits tendus, regarde le vague du paysage défiler par la fenêtre. Il se dit que les vaches vont finir par attraper un torticolis à cette vitesse ! L’absurdité de sa pensée le fait à peine sourire. C’est comme s’il était vide. Le journal posé sur ses genoux ne l’intéresse plus. Il y a lu les trois pages sur la “polémique” qui “enfle”, est-il écrit, à propos du livre, nuancé et écorché, écrit par le ministre de la Culture quelques années auparavant. Il a lu les silences gênés des uns, les foucades low cost des autres, les attaques indignes de l’extrême droite, reprise par le porte parole de ce qui tient lieu de parti progressiste. Alphonse n’a appris la “polémique” que tardivement. Pour lui, la Creuse et les amis qu’il y a ont l’avantage de le couper du fil continu d’actualité qui assomme tout un chacun, et lui avec quand il est à Paris. Un bref moment de répit, de recul. De quoi regarder le monde des Hommes comme il marche ou trébuche. C’est un coup de fil de son frère, alors qu’il était à la gare de La Souterraine, qui l’a mis au courant. Du coup, il a acheté un journal et il a lu. Il a vu. Il est vaincu. Vaincu par son indécrottable optimisme. Cette croyance quasi sacrée, dont il ne se défait jamais, que les Hommes sont capables de progresser, d’avancer.

Il faut dire qu’Alphonse n’a pas toujours vécu avec un chat aimant une valise (voir les épisodes précédents). Il fut aussi militant, Alphonse, parmi ceux qui ont déployé une énergie considérable pour faire entrer dans le droit français un statut pour les couples, hétérosexuels ou homosexuels, qui ne peuvent pas ou ne veulent pas se marier. Le débat public a été long, bien avant l’interminable débat parlementaire. Il a été rude. La droite catholicisante a si souvent assimilé l’homosexualité à une maladie. On a entendu un député proposer de régler ces histoires à la direction des services vétérinaires. Elle a trouvé, la droite, quelques psychologues pour déclarer urbit et orbi que les homosexuels était des personnes – ouf ! – qui étaient restés psychologiquement bloqués à un stade de l’adolescence. Alphonse se souvient comme si c’était hier de la vieille tactique de quelques débatteurs réactionnaires qui consistait à mettre dans la même phrase “homosexualité” et “pédophilie”. Le plus souvent de manière irréprochable, juste pour instiller un lancinant poison dans les esprits. Un poison qui ferait effet, petit à petit : homosexualité = pédophilie. Comme les autres, Alphonse a résisté. Il a tenu ses nerfs et ses larmes. Il a argumenté, convoquant inlassablement la raison. Même quand les attaques étaient abjectes, parce qu’il se disait que le jeu en valait la chandelle. Qu’à la fin, le regard abscons porté sur les homosexuels allait changer, se nuancer, qu’on allait mieux comprendre de quoi il s’agissait, ou plutôt de qui.

Mais là, dans le train, aux environs d’Etampes probablement, quelques larmes perlent sur ses joues. Violent retour à la case départ. On y reviendra donc sans cesse ? Parce que c’est ça qui vient de se passer à propos de ce livre, avec l’active complicité de ce qui tient lieu de parti progressiste. On fait passer des “jeunes hommes” pour des “enfants” et le vieil homosexuel devient pédophile. Oh, ça n’est pas tout à fait intentionnel. On n’est pas homophobe dans ce qui tient lieu de parti progressiste. Non, mais on n’a pas résisté à la performance : entrer dans l’histoire en tombeur d’un “pervers” ministre de la Culture. Comment résister à pareille tentation ? Alors on a fait l’amalgame. Pas par homophobie, non. Un peu par facilité, un peu par inadvertance. Exactement comme il y a onze ans, jour pour jour – le 9 octobre 1998 – quand les députés de ce qui tient lieu de parti progressiste ne sont pas venus en séance. Pas par homophobie, non, juste par inadvertance.

On aurait pu trouver mille angles d’attaque pour rudoyer ce ministre. Si on avait réfléchi. On aurait pu lui demander pourquoi lui, un intellectuel qui n’a rien à prouver, un amoureux des arts qui sait les rapports étroits et féconds qui lient la liberté et la création, pourquoi il cautionne ce pouvoir qui plaisante sur les “auvergnats”, met des enfants en garde à vue et s’apprête à renvoyer par charter des clandestins dans un pays en guerre. Si on avait réfléchi. On aurait pu lui demander pourquoi il a défendu l’absurde loi Hadopi. Si on avait réfléchi. On aurait pu le mettre en cause sur son insupportable défense d’un cinéaste égaré, qui fit penser à une solidarité de classe au mépris du peuple. Si on avait réfléchi… Mais y a-t-il quelqu’un qui réfléchit dans ce qui tient lieu de parti progressiste ? “J’vous ai rapporté des bubons” aurait du dire le minable porte-parole. Si on avait réfléchi, se dit Alphonse, on aurait mesuré les dégâts, le poison qu’on a de nouveau instillé dans la société française en feignant de confondre homosexualité – fut-elle prostituée – et pédophilie. Alphonse, lui, n’a jamais eu de mal à faire la différence entre l’homosexualité et la pédophilie, cet effroyable abus de position référente. Peut-être depuis ce jour, dans ce même train. Un jour qu’il a gardé secret parce qu’une famille nombreuse et aimante ça rend optimiste sur la nature humaine. Il avait dix ans, il rentrait seul de délicieuses vacances chez sa grand-mère maternelle et un homme qui devait avoir cinq fois son âge a décidé de faire de sa toute jeune personne ce que bon lui semblait.

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