1940 : désastre au printemps

Critique du livre d’Eric Roussel, « Le Naufrage » (éditions Gallimard, collection « Les journées qui ont fait la France) pour Esprit Critique, la newsletter culturelle de la Fondation Jean-Jaurès.

1940. Délicate gestion du souvenir. Viendrait-il à l’idée d’un quidam de marquer de quelque manière que ce soit le 18 juin 1815 ou le 25 août 1898? La mémoire collective ne s’attarde que rarement sur la bataille de Waterloo (Belgique) ou sur celle de Fachoda (Soudan). Soit. 

La dictature des généraux vaincus

Et pourtant, si l’on peut passer sous silence quelques dates de notre histoire contrariantes pour l’armée française, on aurait tort de ne pas s’arrêter un instant sur la toute fin du printemps 1940, et pas uniquement pour célébrer l’essentiellement mythique appel du 18 juin, entendu par si peu. Car, quand un pays tout entier, une puissance mondiale, quand ses institutions nées des plus beaux et courageux esprits éclairés du XIXe siècle, quand ses gouvernants élus du suffrage universel, quand tout ça, d’un seul coup et en quelques jours, se désintègre, se dérobe, s’effondre devant les sifflements poussifs de la voix chevrotante d’une vieille gloire militaire muée en vieillard cacochyme, on s’arrête un instant et ôte son chapeau, monsieur. Non, c’est vrai, ce n’est pas tous les jours que se produit pareil désastre, pareil naufrage, comme le nomme fort justement l’historien Eric Roussel. Tant de coups tordus, de lâchetés, d’impérities, d’intérêts particuliers défendus au détriment de l’intérêt général, tant de passions et de com plots en aussi peu de temps, cela reste un moment rare dans l’histoire de France. Moment que, du fond de sa prison où le vieillard cacochyme l’avait jeté, Jean Zay résuma d’une formule éclatante: « Ce n’est pas la première fois dans notre histoire, écrit-il le 17 janvier 1941, que les militaires ont perdu une guerre par leur impéritie et leur manque d’imagination. Mais c’est la première fois sans doute qu’en sanction du désastre, ils s’emparent du pouvoir. La République a souvent craint la dictature des généraux vainqueurs. Elle n’avait jamais songé à redouter celle des généraux vaincus. »

Elle aurait dû, également, se méfier d’elle-même. Et il est tout de même temps de s’avouer que dans l’extrême adversité, la République fut vaincue et enlevée à la France par elle-même. Trois conseils des ministres tenus en l’espace de 24 heures suffirent.

« L’étrange défaite »

Juin 1940 a fait l’objet de nombreux livres. La partie des protagonistes qui a survécu au second conflit mondial, cette nuit du siècle, a dépensé une énergie non négligeable à produire quelques plaidoyers pro domo afin d’expliquer l’inacceptable : Lebrun, Weygans, Reynaud … Avec une impressionnante hauteur de vue, Marc Bloch écrit, à chaud, à la fin de l’été 1940 ce qui reste encore un « maître livre », pour reprendre les mots d’Eric Roussel dans son avant-propos : « L’Etrange défaite ». « Beaucoup d’erreurs diverses, dont les effets s’accumulèrent, ont mené nos armées au désastre, écrit Marc Bloch. Une grande carence, cependant, les domine toutes. Nos chefs ou ceux qui agissaient en leur nom n’ont pas su penser cette guerre. En d’autres termes, le triomphe des Allemands fut, essentiellement, une victoire intellectuelle et c’est peut-être là ce qu’il y a eu en lui de plus grave. » D’autres encore, acteurs ou historiens, ont alimenté la chronique historique.

Les frêles pousses de l’avenir

Eric Roussel, président de l’Institut Pierre-Mendès-France et auteur, notamment, d’une biographie de Jean Monnet et de Charles de Gaulle, remonte finement aux racines du naufrage, largement intellectuel en effet, explore à la fois les atermoiements des acteurs et leurs circonstances. Il éclaire ce que cette journée du 16 juin 1940 – au cours de laquelle tout se joue dans un Bordeaux que Léon Blum décrivit comme « une foire en plein vent » – révèle d’une société fatiguée par une Première Guerre mondiale vingt ans plus tôt, d’une France qui ne sait même pas pourquoi il faut en faire une deuxième, d’institutions à bout de course, de responsables politiques inconscients et paralysés par le doute, d’un commandement militaire moins pauvre en matériel qu’en matière grise et esprit de décision… Il éclaire les circonstances et les acteurs, Albert Lebrun, président de la République, Paul Raynaud, président du Conseil, Madame de Portes, intime du précédent, Maxime Weygand, commandant en chef des forces terrestres alliées, Philippe Pétain, maréchal de France, Pierre Laval, que l’on ne présente plus, Camille Chautemps, ancien président du Conseil, Charles de Gaulle, sous-secrétaire d’Etat à la guerre, Jean Monnet, ardent promoteur de l’union franco-britannique qui ne vit jamais je jour … Mais dans ce confondant chapitre de l’histoire, ne serait-ce qu’en s’attardant sur ces deux derniers protagonistes, il décèle les frêles pousses de l’avenir, le relèvement de la nation républicaine quatre ans plus tard – reconnaissons que ce n’était pas gagné d’avance politiquement – et la nouvelle configuration des rapports entre les nations européennes qui s’est mise en place durant la deuxième moitié du XXe siècle.

Le livre d’Eric Roussel intervient quatorze ans après que Jacques Chirac, accomplissant l’un des rarissimes actes marquants de sa présidence, a reconnu la responsabilité de l’Etat, aujourd’hui républicain, dans les crimes perpétrés par le régime de Vichy. Ce faisant, il renouait un fil historique, pourtant évident mais volontairement coupé jusque-là, entre la République, troisième du nom, et le régime dirigé par Pétain. Il mit fin à une chimère dont François Mitterrand et ses prédécesseurs ne voulurent jamais sortir qui déniait à Pétain, Laval et autres une quelconque légitimité. Ainsi, on parla longtemps de « régime de fait ». Pourtant, au prix d’un glissement de majorité, c’est tout de même la chambre élue en avril et mai 1936, amputée des élus communistes tous déchus de leur mandat, qui vota les 9 et 10 juillet 1940 dans le théâtre du casino de Vichy. « Impair et manque … ! » Et le général de Gaulle n’est pas parti à Londres présider un gouvernement en exil…

L’intérêt de renouer ce fil est de reposer l’histoire sur le temps long et de remettre en perspective le rôle joué par les acteurs de ce coup d’Etat, sans coup et presque sans Etat. « L’uchronie, depuis que le monde a une histoire, occupe l’esprit des hommes. De générations en générations, on n’a cessé de se demander ce qui aurait pu se produire si le nez de Cléopâtre eut été plus court ou si Grouchy était arrivé en temps utile à Waterloo, rappelle Eric Roussel. L’un des apports les plus précieux des historiens de la longue durée aura été de permettre de comprendre que de pareilles interrogations n’ont de sens qu’en tenant compte de tendances lourdes, autrement dit de l’évolution profonde d’une société. L’histoire ne se réduit pas à des déterminismes, l’action des acteurs compte, mais dans les limites circonscrites par l’économie, le développement culturel, le poids des mentalités. » Finalement, la faute majeure de ceux qui avait en charge l’Etat républicain, enfin ce qu’il en restait, fut d’ignorer les circonstances et les limites économiques et militaires posées, de ne pas vouloir peser dessus quand c’était possible, donc finalement, de renoncer à gouverner. Ils ont préféré de part et d’autre, Républicains ou non, en jouer, assez lâchement, par intérêt politique ou commodité personnelle, appliquant avec une célérité qui laisse bouche bée la triste maxime « Je suis leur chef donc je les précède » …

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