Récipiendaire (du temps)

On aurait tort de se moquer. C’est important, un discours. Franck Riester, député UMP, et Olivier Dussopt, député PS, reçoivent aujourd’hui le Prix Tolerantia, décerné par SOS Homophobie. Cette dernière décerne ce prix à deux députés, un de gauche et un de droite, pour avoir défendu à la tribune de l’Assemblée une proposition de loi rejetée par la quasi totalité de la droite et défendue par toute la gauche.

Certains discours franchissent les mois, les années et les décennies pour éclairer, aujourd’hui encore, le débat public

On aurait tort de se moquer. C’est important un discours. Certains franchissent les mois, les années et les décennies pour éclairer, aujourd’hui encore, le débat public. Ainsi, les mots de Jaurès défendant le 22 avril 1905 ce qui allait devenir la loi de séparation des églises en saluant «l’œuvre que la commission nous soumet, œuvre de liberté, œuvre de loyauté, œuvre hardie dans son fond, mais qui ne cache aucun piège, ne dissimule aucune arrière-pensée» raisonnent encore dans nos consciences. Comme ceux de Robert Badinter, précisément ciselés le 17 septembre 1981, qui souligna que «la vraie signification politique de la peine de mort, c’est bien qu’elle procède de l’idée que l’Etat a le droit de disposer du citoyen jusqu’à lui retirer la vie. C’est par là que la peine de mort s’inscrit dans les systèmes totalitaires.» Plus proches de nous, Patrick Bloche lance, le 15 juin 1999, à l’adresse des députés de la droite parlementaire, «accrochés à vos préjugés et tétanisés par votre conservatisme, vous êtes incapables de nous accompagner dans la voie d’une construction juridique nouvelle qui puisse prendre en compte les choix de vie des millions de nos concitoyens qui s’aiment». Comment ne pas mesurer, enfin, la portée des paroles de Gisèle Halimi, rapporteuse de la proposition de loi tendant à abroger l’alinéa 2 de l’article 331 du Code pénal, le 20 décembre 1981 : «On peut se demander avec le recul comment des députés français, c’est à dire par définition même, des femmes et des hommes devant avoir l’intelligence de nos libertés fondamentales, puisque chargés de les défendre, ont pu légiférer pour réprimer l’homosexualité. Car s’il est un choix individuel par essence et devant échapper à toute codification, c’est bien celui de la sexualité. Il ne peut pas y avoir de morale sexuelle de tous qui s’impose à la morale sexuelle de chacun.» Ces mots restent, pour ainsi dire, à la disposition des générations futures pour qu’elles s’en nourrissent.

Peut-être se souviendra-t-on…

On aurait tort de se moquer, c’est important, un discours. Peut-être se souviendra-t-on dans quelques années de ces mots prononcés par le député UMP Franck Riester : «N’est-il pas important que, symboliquement, la République puisse célébrer, en mairie, l’union pour la vie d’un couple qui s’aime, quelle que soit son orientation sexuelle ?» Peut-être trouvera-t-on à la fin du 21e siècle dans un manuel scolaire numérique aux droits d’auteur dûment protégés, ces mots, ainsi devenus inoubliables : «La société évolue, l’opinion évolue. Aujourd’hui, la grande majorité de nos compatriotes est favorable à l’ouverture du mariage civil aux couples de même sexe. Toutes les enquêtes d’opinion le montrent.» Peut-être.

Mais dans ce manuel scolaire numérique, on trouvera aussi le texte de la Constitution, dont l’article 24 commence par cette courte phrase : «Le Parlement vote la loi.» Parions qu’un internaute libre aura conservé dans un coin de disque dur, ou plus probablement de serveur, les votes de l’honorable lauréat du Prix Tolerantia, aujourd’hui disponibles sur mon-depute.fr. On se souviendra alors qu’il a voté pour les projets de loi de financement de la sécurité sociale des années 2008 à 2012, qui refusaient à chaque fois, malgré les amendements de la gauche, l’ouverture du bénéfice de la pension de réversion au partenaire d’un Pacs. On se souviendra qu’il a voté les projets de loi relatifs à l’immigration qui, par exemple, compliquèrent l’accueil des malades du sida et rendirent encore plus absurde la vie des couples bi-nationaux, hétérosexuels et homosexuels. Et ainsi de suite.

L’action politique ne peut se contenter de brasser de l’air

Quand on n’a pas attendu que les sondages tournent au beau-fixe pour tenter de convaincre avec tant d’amis, au milieu du fracas, de la fureur et de la haine des conservateurs, de l’importance de créer un nouveau cadre juridique pour les couples – et pour tous les couples – quand on n’a jamais pris le mariage républicain pour une «union pour la vie», on a du mal à être admiratif. On reste stupéfait face à ce prix en quelques sortes soldé au rayon de la neutralité politique. Quelle réflexion nous a mené devant cette poire coupée en deux ? Non, du point de vue de l’égalité des droits, tout ne se vaut pas. Je le constate autant que je le regrette, mais je ne l’ignore pas. Si elle veut rencontrer à nouveau l’intérêt de nos concitoyens, l’action politique ne peut se borner à brasser de l’air en considérant que les actes peuvent se laver dans de vertueuses déclarations d’intention.

Et, à la vue du palmarès de l’un des récipiendaires, il se trouvera peut-être un aigri quelque part reclus qui se demandera, in petto et avec le mauvais humour qui le caractérise, en combien de mot, pour l’occasion, il convient d’écrire récipiendaire.

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