Martin Nadaud, maçon de la Creuse (1/4)

En allant préparer la soirée qu’HES organise à La Bellevilloise pour regarder ensemble le débat entre François Hollande et Nicolas Sarkozy (le 2 mai à partir de 19h30, vous pouvez vous inscrire ) je suis repassé devant le Lycée Martin-Nadaud, rue de la Bidassoa dans le 20e arrondissement de Paris. Au beau milieu de l’entre-deux-tours d’élection présidentielle, ce personnage s’est ranimé dans mon esprit. Et j’entame une série (entrecoupée) de quatre billets pour vous parler de ce Martin. De ce presque candidat, pressenti par les républicains pour l’élection présidentielle au suffrage universel (masculin à l’époque) de 1852. Une élection qui n’eut pas lieu pour cause de coup d’état de Louis Napoléon Bonaparte l’année précédente. Martin Nadaud, quelle histoire ! Aujourd’hui sa maison se visite, sa vie se découvre petit à petit, un site internet lui est consacré (dans « de quoi cliquer » à côté, en bas à droite et ici). 

La maison de Martin Nadaud, restaurée et aménagée en musée qui évoque sa vie et ses combats pour la justice sociale.

Le républicain des campagnes, la couturière des villes

Maçon de la Creuse, député, exilé, préfet, conseiller municipal du 20e arrondissement, député… Sa vie toute entière tient dans un siècle, le XIXe. Il est né l’année de bataille de Waterloo et mourut alors que Coco Chanel n’avait pas 15 ans. Martin Nadaud n’a que peu de point commun avec la grande figure – controversée – de la mode du XXe siècle. Si ce n’est, au moins, un : l’un et l’autre n’ont pas suivi le chemin qui aurait du être le leur. L’un et l’autre se sont émancipé de ce que la vie, la société, leur condition sociale d’origine, leur manque d’instruction initiale, avaient décidé pour eux. L’un et l’autre ne se sont pas conformés à ce qu’on appelle aujourd’hui l’injonction sociale, qui contraint si on n’y prend garde, la place de chacun, de la marge au milieu.

Martin Nadaud, à la fin les années 1870. Dessin de Gill dédicacé par le député : "Honnêteté, courage persévérance ont toujours été notre devise. MN"

L’un et l’autre ont brisé, en s’y blessant probablement, le plafond de verre qui s’étale en travers de la société. L’un devait être maçon et participer aux grands travaux d’Haussmann comme tant de ses contemporains. Il aurait pu y mourir comme tant d’entre eux. L’autre, sortie de l’orphelinat, aurait dû être couturière pauvre ou prostituée. L’un fut un républicain des campagnes et l’autre la couturière des villes. L’un prit une part active à la libération des sujets qui devinrent, aux trois-quart du XIXe siècle des citoyens. L’autre changea profondément le regard sur les femmes en leur proposant de passer de l’état d’objet à celui de sujet.

Des histoires qu’on ne raconte pas à l’école

En découvrant l’histoire des maçons de la Creuse, qui ont construit Paris, Lyon et quelques autres villes à l’avant dernier siècle, j’ai trouvé des histoires pauvres, qu’on ne raconte pas à l’école. L’histoire de ces pauvres qui, sans instruction mais plein d’humanité surent inventer et mettre en œuvre une organisation attentive qui leur permit de survivre ensemble en allant chercher loin de chez eux le peu de moyen de subsistance que leur refusait leur terre. De survivre et de se battre pour améliorer leur condition, s’instruire, s’émanciper.

La station Martin Nadaud, juste du Père Lachaise, a été fermée le 23 août 1969. C'est aujourd'hui une sortie de la station Gambetta.

C’est avec cette armure…

Martin Nadaud n’avait pas 15 ans quand il quitta Soubrebost, son petit village du sud de la Creuse, pour aller, avec son père et quelques compagnons, travailler à Paris sur les chantiers du bâtiment. Les maçons de la Creuse n’étaient pas que maçons, certains étaient tailleurs de pierre, plâtriers, que sais-je… Le voyage se faisait à pieds jusqu’aux environs d’Orléans, ce qui fait tout de même 250 bons kilomètres à parcourir avec ses chaussures comme véhicule (voir une carte ici). La dernière partie se faisait dans ce qui pourrait être l’équivalent de taxis brousses : des charrettes surchargées de marchandises et d’hommes, tirées par des chevaux. « Je revêtis l’accoutrement que ma mère m’avait fait confectionner à cette occasion, selon les habitudes du pays, raconte Martin Nadaud, dans « Les Mémoires de Léonard ». Naturellement du droguet, produit de la laine de nos brebis. Veste, pantalon et gilet, tout était de même étoffe. L’ensemble était raide comme du carton et paralysait presque tous les mouvements du corps ; avec cela de gros souliers qui ne devaient pas tarder à m’écorcher les pieds (…). C’est avec cette armure sur le corps qu’il me fallut entreprendre à pied le voyage de la Creuse à Paris. »

L’auberge Gerbeau à Guéret

Le voyage commençait sur des chemins boueux, creux, ou à travers bois. La première halte se faisait à Guéret, dans l’auberge du père Gerbeau, « connu des maçons comme Napoléon de ses soldats » précise Martin Nadaud. « Mon père, continue-t-il, en me présentant à ce maître d’hôtel, lui dit : “Gerbeau, voilà un nouveau client” et au même instant il fit venir sa femme qui m’embrassa et remplis mes poches de toute espèce de friandises. (…). » Martin restera fidèle à l’auberge Gerbeau. Devenu préfet, c’est là qu’il continuera à prendre ses repas quelques décennies plus tard. « Avant de quitter l’hôtel Gerbeau, continue-t-il, nos compagnons de route versèrent chacun 10 francs entre les mains de mon père : le voilà trésorier de notre société jusqu’à Paris. » Ce qui consistait, pour le père de Martin Nadaud, le fameux Léonard du titre des mémoires du député, à aller de l’avant sur la route pour faire préparer les repas, compter les bouteilles de vin et débattre le prix de la table. « Ce choix lui imposait un plus grand devoir encore, commente son fils ; comme la route était suivie par de nombreux émigrants, chaque groupe choisissait un solide marcheur dont la mission consistait à arriver le premier, le soir à l’auberge, afin de retenir des lits. »

(à suivre).

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