Martin Nadaud, un député dans la salle des mariages (2/4)

La barricade de la rue Soufflot (tableau de Vernet)

Résumé de l’épisode précédent (que vous pouvez retrouver ici) : Martin Nadaud n’a pas 15 ans lorsqu’il « fait » son premier voyage à pieds de la Creuse à Paris pour aller travailler sur les chantiers du bâtiment dans la capitale du royaume de France, en 1830.

Martin Nadaud, au moment de ce voyage initiatique, était allé un peu à l’école, contrairement à ses parents. Mais l’école était encore peu organisée à l’époque. Il changea trois fois de maître, il fallait payer les cours, sa mère parcourait à pied les nombreux kilomètres qui séparait la petite ferme familiale de l’école pour lui porter du pain à son fils une fois par semaine. L’un de ses maîtres avait un livre dans la main gauche et un verre de gnole dans la main droite… Bref, est arrivé l’âge, presque 15 ans, où il lui fallait gagner sa vie. Martin Nadaud fit plusieurs fois le voyage de Paris, en mars dans un sens, en novembre dans l’autre. Il se maria avec Jeanne Aupetit à l’hiver 1839. Leur fille, Désirée, est née en 1845. 

Une réunion mouvementée

La révolution de 1848 le surprit alors qu’il travaillait à la construction de la mairie du XIIe arrondissement du Paris d’alors, sans ses faubourgs, devenue depuis mairie du Ve, place du Panthéon. C’est à quelques pas de là, à la Sorbonne, lors d’une réunion mouvementée des Creusois habitant Paris d’où il faillit se faire expulser qu’il fut désigné candidat républicain aux élections dans la Creuse.

« Il y avait une foule de jeunes gens, sautillant comme des sauterelles, qui étaient venus de la Creuse avec l’intention de se faire admettre sur la liste démocratique », raconte-t-il. Alors qu’il était intervenu pour morigéner les dites sauterelles tout comme les anciens représentants de son département, aux noms munis de particules, Nadaud raconte qu’ « un grand et beau jeune homme, serré dans une redingote grisâtre et très correctement vêtu, s’élança à la tribune. “Citoyens, la réunion a déjà entendu beaucoup de candidats, j’en ai un de plus à lui présenter, c’est l’orateur qui descend de cette tribune. Celui-là connaît le peuple, il parle son langage, il connaît ses besoins, vos aspirations sont les siennes, il ne peut vouloir que ce que vous voulez vous-mêmes. Je vous propose de rejeter tous ces jeunes ambitieux qui ne cherchent qu’à se faire un jeu de notre crédulité et de notre excessive franchise”. (…) Celui qui m’avait joué cette farce qui allait suspendre, peu de temps après ma vie d’ouvrier, c’était un ouvrier tailleur de La Souterraine, nommé Rathier, que je n’avais jamais vu. »

Elu député le 13 mai 1849

La fiche de Martin Nadaud, député de la Creuse en 1849.

Il fut, en fait, battu à ce scrutin qui élisait l’assemblée constituante. De nouveau candidat au moment de l’élection de l’assemblée législative, il ne put venir faire campagne en Creuse faute d’argent pour arrêter de travailler et faire le voyage. De solides républicains du cru la firent pour lui et Martin Nadaud fut élu député de la Creuse pour la première fois le 13 mai 1849.

Il apprit son élection alors qu’il était en train de “jeter” le plafond de salle des mariages. Député actif, il se battit par exemple contre la loi Falloux dont le but, disait-il « était de placer toutes nos écoles dans les mains des cléricaux qui voulaient préparer notre pays à la servitude qu’il avait si longtemps subie sous leur direction ». Il a voté contre l’expédition de Rome et contre la loi restreignant le suffrage universel masculin. Il s’oppose avec vigueur à la politique du président de la République, Louis-Napoléon Bonaparte et fut même pressenti parmi les républicains pour être candidat à l’élection présidentielle prévue en 1852, à l’issue du mandat du premier président de la République Française, Louis-Napoléon Bonaparte.

« On n’exile pas pour toujours la vérité »

Cette élection n’eut pas lieu. Martin Nadaud fut arrêté, avec tant d’autres, dans la nuit du 2 au 3 décembre 1851 et enfermé à la prison de Mazas puis à Sainte-Pélagie. « Un matin, raconte-t-il, nous reçûmes une nouvelle qui allait mettre fin à cette vie assez aisée pour des prisonniers. Ce fut l’Officiel qui nous l’apporta ; il publiait un décret du président, sauveur de l’ordre, comme on appelait le scélérat qui habitait encore à l’Elysée-Bourbon. Nous étions exilés à perpétuité. »

La Belgique d’abord, puis Londres et l’Angleterre, à l’invitation de Louis Blanc qui s’y trouvait et termina sa lettre l’enjoignant à le rejoindre par ces mots : « Adieu, mon cher ami, en dépit de tout, rien n’est perdu ; qu’importe que nous soyons immolés, pourvu que la république nous survive. Or, on n’exile pas pour toujours la vérité, et le droit est immortel. »

Professeur de Français

Martin Nadaud à Wimbledon dans les années 1850.

Martin Nadaud repris, en exil son métier d’ouvrier maçon, et appris quelques rudiments d’anglais comme « chance for a job, master ? » qu’il répéta de chantiers en chantiers avec un succès mitigé. En 1855 le chômage durait et son état de santé se dégrade. Sur la suggestion de Louis Blanc, encore, et Barrère, il devint professeur de Français. Et c’est auprès de Barrère et de sa femme qu’il perfectionna tant l’Anglais que le Français avant d’enseigner.

Ainsi, au cœur de la nuit d’exil, veuf depuis 1850, ne trouvant pas de travail, Martin Nadaud âgé de 40 ans retourne sur les bancs d’une école qu’il a trop peu connu enfant. Il sera professeur de Français à Brighton, puis dans la banlieue londonienne et, enfin, à Wimbledon, dans un établissement préparant aux écoles militaires et où il enseigne, en plus, l’histoire et la littérature françaises. Quand il arriva à Wimbledon, Martin Nadaud était inquiet. « Trois ans auparavant, j’avais travaillé comme maçon dans cette localité. J’étais poursuivi par cette crainte que les élèves de la maison, appartenant aux grandes familles nobiliaires de l’Angleterre, n’apprissent qu’ils avaient pour professeur un ancien maçon. » (à suivre)

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