Pourquoi Jaurès ? Il n’était pas somnambule !

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PictoOKPourquoi Jean Jaurès ? Pourquoi ce normalien brillant, auteur de deux thèses – une en français sur la religion et une en latin sur le socialisme -, pourquoi ce bourgeois républicain, plus jeune député de France en 1885, a-t-il pris une place singulière dans l’histoire du mouvement progressiste et dans celle de notre pays ? Pourquoi cette silhouette accrochée à un drapeau rouge haranguant la foule rassemblée sur la plaine du Pré-Saint-Gervais en 1913 est-elle devenue familière ? Pourquoi sa barbe de patriarche symbolise-t-elle la liberté et l’émancipation ?

Comme le note F. Hollande dans la préface du très beau hors série de Beaux Arts Jaurès, une vie pour l’humanité (ici), « Jaurès n’accéda jamais au pouvoir mais il façonna l’histoire. Il ne fut jamais porté a la tête de l’état mais il fut un homme d’Etat ». En effet.

Avec les présidents Sadi Carnot en 1894 (1) et Paul Doumer en 1932 (2), Jaurès est l’un des rares responsables politiques français assassinés en temps de paix. Le procès de son assassin déboucha sur un verdict inique, l’acquittement, en 1919 (3) un peu plus d’un an après la mort de Louis Jaurès, sur un champ de bataille de l’Aisne, le 3 juin 1918 (4).

Mais au delà d’un destin tragique, Jaurès nous attire, nous intéresse car il ne fut pas « somnambule », pour reprendre – à dessein – le titre de l’intéressant ouvrage de l’historien américain Christopher Clark sur la marche vers la guerre de l’Europe au début du XXe siècle (). De son implication dans la grève des mineurs de Carmaux (5) à sa mobilisation en faveur de l’innocence du Capitaine Dreyfus (6), de son soutien à la verrerie ouvrière d’Albi (7) à l’unification des socialistes, de la création de L’Humanité (8) à son engagement dans l’affaire Durand – « l’affaire Dreyfus ouvrière » – (9) de son combat pour la République laïque (10) à sa lutte, à mort, contre la guerre absurde (11), il a cherché à prendre la main, à donner au peuple la maîtrise des événements, à refuser l’immuabilité de ce que l’on présente, à tort, comme des fatalités. Si nous aimons Jaurès, un siècle après son assassinat, c’est parce qu’il a souvent gagné des combats désespérés, indiquant des voies pour ne pas se laisser berner par une série de fatalités de contrebande invoquées pour nous faire confondre une réalité avec « l’ordre des choses ». 

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Dans un puissant discours prononcé le 18 novembre 1908 à la Chambre des députés en faveur de l’abolition de la peine de mort encore en vigueur à l’époque, il le dit lui même : « C’est partout, c’est en toute question la même politique d’exclusion et de brutalité. Il y a des individus maudits, socialement maudits, qui sont à jamais incapables de se relever ; il y a des races socialement, historiquement maudites… Il y a sans doute aussi des classes socialement maudites qui ne seront jamais appelées à une libre coopération. Fatalité de la guerre et de la haine, fatalité des races, fatalité des servitudes économiques, fatalité du crime et des répressions sauvages, voilà quel est, selon nos contradicteurs le fondement durable, ou plutôt le fondement éternel de l’échafaud. C’est sur ce bloc de fatalités qu’ils dressent la guillotine. Elle a pour mission de signifier aux hommes que jamais le progrès social, jamais le progrès de l’éducation et de la justice ne dispenseront les sociétés humaines de tuer et de répondre à la violence individuelle par le meurtre social. C’est le signal du désespoir volontaire, systématique et éternel ; c’est le disque rouge projetant ses lueurs sanglantes sur les rails et signifiant que la voie est barrée, que l’espérance humaine ne passera pas ! »

Mais l’espérance humaine passe, malgré les obstacles, grâce à l’engagement des femmes et des hommes et à la démocratie, grâce aux progrès de la connaissance et aux controverses, grâce à l’éducation et à la transmission. Voilà pourquoi Jaurès avait raison. Nous le savons maintenant, un siècle après lui. Voilà pourquoi ce ne sont pas deux balles tirées à bout portant dans son dos qui peuvent tuer sa mémoire et sa pensée. Et voilà pourquoi les célébrer nous oblige.


(1) Sadi Carnot, neveu du physicien Sadi Carnot et petit-fils du révolutionnaire Lazare Carnot fut élu président de la République en 1887. Il a été assassiné par un anarchiste italien alors qu’il quittait discrètement, pour éviter la foule, un banquet organisé à la Chambre de commerce pour l’exposition universelle, internationale et coloniale à Lyon en 1894.

(2) Paul Doumer a été élu président de la République en 1931 et assassiné à Paris en 1932 par un émigré russe reprochant à la France de ne pas être intervenu contre les bolchevik lors de la révolution russe de 1917.

(3) Le procès de l’assassin de Jaurès a eu lieu après la guerre, du 24 au 29 mars 1919. Dans une atmosphère excessivement patriotique et face à des avocats de la partie civile maladroits, l’assassin fut acquitté et Louise Jaurès, la veuve du député du Tarn, fut condamnée aux dépens. D’assassin, il se fit faux monnayeur puis finit sa vie à Ibiza, fusillé par des républicains espagnols en septembre 1936.

(4) Louis Jaurès, fils cadet de Jean Jaurès, né en août 1898 sera mobilisé, à sa demande, en 1915, à l’âge de 17 ans et mourra “pour la France”, jeune aspirant, à la tête de ses hommes le 3 juin 1918 dans l’Aisne. Il n’avait pas 20 ans.

(5) En 1892, Jean-Baptiste Calvignac, ajusteur à la Société des mines de Carmaux, est élu maire de Carmaux. Il est licencié quelques mois plus tard par le marquis de Solages, député, administrateur de la société, qui soutenait un autre candidat. 3000 mineurs entament une grève qui s’achèvera en novembre par la réintégration de Jean-Baptiste Calvignac. Jean Jaurès s’investira dans ce mouvement, interviendra auprès de ses amis républicains et rédigera de nombreux articles défendant les mineurs en lutte pour le respect du suffrage universel. Jaurès battra le marquis de Solages aux élections législatives de 1893 et deviendra député socialiste de Carmaux, mandat qu’il exercera jusqu’en 1898 puis de 1902 à 1914.

(6) En 1894, le capitaine Alfred Dreyfus est accusé, sur la base de fausses preuves, “d’intelligence avec l’ennemi”, c’est à dire d’espionnage en faveur de l’Allemagne. En réalité, il est victime d’un déchainement d’antisémitisme et d’un Etat qui met longtemps à reconnaitre ses torts. La gauche socialiste considère d’abord cette affaire comme bourgeoise et qui ne concerne pas les prolétaires. Jean Jaurès s’y investira progressivement et, finalement, massivement, soulignant l’universel de l’injustice faite au capitaine Alfred Dreyfus qui doit concerner tout le monde. Dans l’imposant ouvrage Les preuves, publié en 1898, il démontre implacablement l’innocence du capitaine Dreyfus et rappelle une République égarée à ses devoirs démocratique.

(7) En 1895, une grève éclate à la verrerie d’Albi après le licenciement de deux délégués syndicaux. Le propriétaire de l’usine décide de fermer purement et simplement son établissement et licencie l’ensemble de ses salariés. Grâce au soutien de Jean Jaurès, une souscription nationale est lancée dans le but de créer une verrerie ouvrière. Elle le sera l’année d’après en 1896. En 1975, la verrerie ouvrière d’Albi sera le 4e producteur français de bouteilles. En 1989, elle garde son nom mais n’est plus une société coopérative ouvrière. Elle devient une société anonyme et, en 1998, une filiale de Saint-Gobain.

(8) Dans l’éditorial du premier numéro du quotidien paru le 18 avril 1904 sous le titre Notre but, Jean Jaurès écrit notamment : “Il verra bien, je l’espère, que ce souci constant et scrupuleux de la vérité, même dans les plus âpres batailles, n’émousse pas la vigueur du combat : il donne au contraire aux coups portés contre le préjugé, l’injustice et le mensonge, une force décisive”.

(9) Jules Durand est ouvrier charbonnier sur le port du Havre et secrétaire du syndicat des charbonniers. En 1910, une grève dégénère, des bagarres opposent des grévistes aux « renards », ces hommes largement payés pour remplacer les grévistes dans leur travail. L’un d’eux sort une arme à feux et est tué accidentellement par les grévistes qui tentèrent de le désarmer. A la suite d’un procès largement manipulé, Jules Durand est reconnu coupable de “complicité d’assassinat” et condamné à mort. Le choc de cette condamnation et les mauvais traitements subis en prison lui feront perdre la raison. Mais une intense campagne à laquelle Jaurès participe s’engage pour sa réhabilitation. Les membres du jury eux-mêmes signent un recours en grâce. Jules Durand sera gracié partiellement par le président de la République en décembre 1910, puis libéré en 1911. Son jugement sera cassé par la cour de cassation en 1912 et il sera définitivement reconnu innocent en 1918. Mais Jules Durand s’éteindra en 1926 sans avoir quitté l’asile de Sotteville-lès-Rouen. Le 5 décembre 1910, Jaurès écrira dans L’Humanité : “J’entrerai dans quelques jours, dans le détail des témoignages à charge. Je les citerai d’abord textuellement, et il sera à peine besoin d’un commentaire pour en montrer le néant, l’absurdité. Je montrerai le malentendu fondamental qui est à la base de l’accusation et je suis sûr que tous, les honnêtes gens nous aideront à obtenir justice. Et la justice, c’est en attendant la révision nécessaire et urgente, la grâce entière de l’innocent condamné.”

(10) Jaurès, c’est important, ne sépare pas la démocratie de la laïcité, tout comme il ne sépare pas “la République des idées de justice sociale sans lesquelles elle n’est qu’un mot”. Dans un discours aux collégiens de Castres, en 1904, il explique : “Elle [la démocratie] ne demande pas à l’enfant qui vient de naitre, et pour reconnaître son droit à la vie, à quelle confession il appartient, et elle ne l’inscrit d’office dans aucune Eglise. Elle ne demande pas aux citoyens, quand ils veulent fonder une famille, et pour leur reconnaître et leur garantir tous les droits qui se rattachent à la famille, quelle religion ils mettent à la base de leur foyer, ni si ils y en mettent une. Elle ne demande pas au citoyen, quand il veut faire, pour sa part, acte de souveraineté et déposer son bulletin dans l’urne, quel est son culte et s’il en a un. Elle n’exige pas des justiciables qui viennent demander à ses juges d’arbitrer entre eux, qu’ils reconnaissent, outre le Code civil, un code religieux et confessionnel. Elle n’interdit point d’accès à la propriété, la pratique de tel ou tel métier, à ceux qui refusent de signer tel ou tel formulaire et d’avouer telle ou telle orthodoxie. Elle protège également la dignité de toutes les funérailles, sans chercher si ceux qui passent ont attesté avant de mourir leur espérance immortelle ou si, satisfaits de la tâche accomplie, ils ont accepté la mort comme le suprême et légitime repos.” C’est une des plus belles définitions de la laïcité que je connaisse.

(11) Le combat de Jaurès contre la guerre est celui d’un homme qui a passé une partie de sa vie à civiliser ses contemporains en les invitant à s’écarter de l’usage de la force. Mais dans son esprit, il y a des situations dans lesquelles une guerre peut être inévitable, notamment lorsque le pays est agressé. Dans un livre trop peu connu au moment de sa sortie en 1911, L’armée nouvelle, il détaille sa vision du rapport si complexe entre la force et la démocratie, entre la République et son armée et émet précisément l’idée d’un peuple organisé, en armes, en cas de besoin. Il n’a jamais été du parti fataliste de la guerre, de ces responsables civils et militaires empêtrés dans un invraisemblable jeu d’alliances qui ont marché, comme des somnambules, vers une guerre dont on serait bien en peine aujourd’hui d’expliciter l’enjeu réel, une guerre qui fit près de 19 millions de morts et portait en germe la suivante qui eut lieu 20 ans après et qui fit plus de 60 millions de morts.

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