Mariage pour tous : que restera-t-il de la Gauche ?

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Article paru dans le numéro 125 (décembre 2014) d’Esprit Critique, publié par la Fondation Jean Jaurès que vous pouvez télécharger .

logoFJJAlors que le tout-Paris bruisse de cette « révélation » de Closer , à savoir la publicité de l’orientation sexuelle d’un des dirigeants du Front national, croyant sans doute y voir un prix Pulitzer en puissance, bien calé entre un scooter présidentiel et des jumeaux monégasques, prenons le parti du recul afin d’essayer de commencer à comprendre ce qu’il s’est passé en France à l’hiver 2012 et au printemps 2013.

Pour les étourdis, ce sont ces mois mémorables qui ont vu des Français manifester pour refuser l’extension de la définition légale du mariage civil en un statut accessible à tous les couples, hétérosexuels et homosexuels, sur la base d’un argumentaire où l’on croisait plus souvent la fantaisie que la raison. A l’orée du XXIe  siècle, on a parlé de nature jusqu’à plus soif, on a invoqué des lois divines à propos de la législation civile, on a radoté « l’ordre naturel » des rôles de l’homme et de la femme, on a alerté à propos de limites qui, une fois franchies, abattraient toutes les bornes jusqu’à l’abomination. Cette vision presque animale, bétaillère, de l’humanité s’est répandue dans les rues de Paris et de quelques autres villes, exprimant une impossible émancipation.

C’est suffisamment contraire au sens même de l’aventure humaine et à celui de l’épopée républicaine et démocratique pour que l’on trouve quelques bénéfices à se pencher sur la genèse et les ressorts de ce mouvement qui, en effet, en a surpris plus d’un.

Deux occasions se présentent, grâce au politologue Gaël Brustier, qui analyse et décortique ce qui lui apparaît comme un Mai 68 conservateur mené de main de maître par « la manif pour tous » (LMPT), et au journaliste Philippe Clanché qui se livre à une enquête détaillée confirmant Le divorce chez les cathos à propos du mariage pour tous. L’un nous alerte sur un mouvement qui n’est pas simplement d’humeur, dont le développement est préoccupant et qu’on ne peut résumer à son homophobie, l’autre nous rappelle la subtilité avec laquelle il convient d’aborder la position des religions et des croyants dans un pays, fils aîné de l’église et de la loi de 1905, où l’on a tôt fait de mettre tous les croyants dans le même bénitier. C’est d’ailleurs l’une des erreurs stratégiques des artisans de la réforme que d’avoir cru et laissé croire que l’ensemble des croyants étaient représentés par LMPT.

Mai 68 conservateur : l’image est saisissante et contribue sans doute à mesurer la profondeur du phénomène, où se joue une curieuse inversion des rôles entre les humanistes, qui seraient devenus les apprentis sorciers en éclairant – mal, force est de constater – les chemins de l’avenir, et les obscurantistes, grimés d’humanisme à force d’une improbable enlumination d’un antan largement idéalisé.

Mais ce n’est pas parce que LMPT est bâtie sur un malentendu intellectuel et philosophique qu’il faut la balayer d’un revers de mains. D’autant moins lorsqu’elle parvient à peser sur des responsables politiques qui ne savent plus à quel saint se vouer pour retrouver les bonnes grâces et tout simplement le contact de leur source de légitimité : les citoyennes et les citoyens.

LMPT pèse et pèsera aussi sur la droite en recomposition. Nous commençons à le voir sous nos yeux éberlués, du cynisme absolu de Nicolas Sarkozy qui promet une improbable abrogation de la « loi Taubira » sous la pression d’une salle – « si ça peut vous faire plaisir, ça coûte pas cher » – à la profession de foi d’Hervé Mariton. Mais elle ne pèse pas tant que ça car Sarkozy a été, de l’avis général, un sauveur suprême élu chichement et Mariton a peiné à dépasser les 10 000 voix – 10 000 ! – en se réclamant de la majorité silencieuse de ce pays.

Gaël Brustier décortique la genèse de LMPT, notamment autour des communautés du Renouveau charismatique apparues, en France, dans les années 1970 et 1980, et largement encouragées par le pape d’alors, Jean-Paul II. Il en esquisse une géographie et en caractérise le contexte. Il part en fouille dans la France conservatrice qui s’est refaite, comme on dit, depuis mai 68 (le vrai !), ces quarante-cinq dernières années à la faveur d’une gauche qui, s’estimant dominante culturellement, a progressivement arrêté de penser. Il a raison de nous alerter, nous les progressistes, sur cette minorité agissante et bien organisée qui profite de notre mutisme pour donner sa lecture du monde et la laisser envahir l’esprit public. Car dans cette affaire, « l’impréparation flagrante de la sphère politique traditionnelle face à ce réveil est des plus significatifs », note Gaël Brustier.

La « panique morale » qu’évoque le politologue tient autant au sentiment largement répandu de n’avoir prise sur rien à cause de l’Europe, à cause de la mondialisation, à cause des progrès techniques et scientifiques qu’à l’impression de ne plus être certain que le progrès, d’une manière générale, améliore la condition humaine. C’est affaire de lecture et de projet. La Manif pour tous nous a raconté des citoyens pour qui le monde est inintelligible et immaîtrisable. Elle nous a raconté aussi une faute majeure et lourde de la gauche, presqu’une impasse historique : le renoncement à l’utopie, c’est-à-dire à l’objectif jamais atteint mais qui permet de comprendre le chemin arpenté, au profit d’un pragmatisme hasardeux.

Que pas un responsable politique et gouvernemental n’ait voulu sortir du piège communautariste dans lequel les opposants ont rangé eux-mêmes cette réforme, prétendant que cette loi « est-faite-pour-les-homosexuels », en s’appuyant sur la longue marche d’émancipation de l’individu engagée par la République en dit long sur l’indigence de ce pragmatisme. De ce jugement grave, il convient, pour être juste, d’épargner les ministres Christiane Taubira et Dominique Bertinotti et les rapporteurs Erwann Binet et Jean-Pierre Michel qui ne ménagèrent pas leur peine dans l’enceinte parlementaire. Mais cela n’a pas suffit. « En fait, note Gaël Brustier, la gauche n’a pas mené le combat qui devait être le sien, celui de la définition d’un projet émancipateur pour la France et les Français ».

L’analyse fouillée de Gaël Brustier autour de LMPT ne doit pas nous tétaniser face à un géant activiste qui n’est qu’un nain filmé en contreplongée à longueur d’antennes par les chaînes d’information en continu. Surtout pas. Un autre politologue, Olivier Roy, faisait récemment remarquer que l’expression radicale de LMPT n’était pas tant la marque du retour du religieux que celle de sa coupure de plus en plus béante avec une société qui reste très majoritairement favorable aux lois émancipatrices tant combattues. Bref, on veut bien écouter Malraux – son discours à l’occasion du transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon est un chef-d’oeuvre –, louer son oeuvre de ministre de la Culture – de la préservation des monuments historiques au soutien à la création contemporaine –, mais on ne va pas aller jusqu’à le prendre au pied de la lettre quand il déclare à l’essayiste catholique André Frossard que « le XXIe  siècle sera mystique ou ne sera pas ». C’est comme si cette formule était performative. A force de la répéter, elle s’imposerait comme une fatalité.

C’est pourquoi Philippe Clanché, journaliste à Témoignage chrétien , arrive à point nommé avec Mariage pour tous, divorce chez les cathos pour mettre à bonne distance cette fatalité malresque et nuancer le constat pour le rapprocher de la réalité. « Le grand public et les historiens retiendront deux choses des six premiers mois de l’année 2013 : le mauvais temps et les manifestations des catholiques contre le mariage homosexuel », commence-t-il. Il nuance très vite, et c’est l’objet de son travail : « sous prétexte du nombre, certains ont déduit qu’il suffisait de regarder ceux qui battaient le pavé pour avoir une vision complète de la cohorte qui peuple les églises le dimanche ». Alors il creuse, enquête, cherche à comprendre pourquoi la hiérarchie catholique a alimenté cette mobilisation par ses prises de position, pourquoi les nombreux croyants favorables à l’émancipation alors en chantier ont eu tant de mal à se faire entendre, comment cette mobilisation a choqué au sein même de l’église, comment elle a divisé aussi. « Les événements survenus entre août 2012 et mai 2013 vont laisser une trace importante dans l’histoire du catholicisme français. C’est une évidence même s’il est trop tôt pour en percevoir l’intégralité », observe Philippe Clanché.

On est tenté d’ajouter qu’il n’y a pas que dans l’histoire du catholicisme que ces événements vont laisser une trace. Pour Gaël Brustier, la mise en oeuvre de l’engagement 31 du candidat François Hollande s’est avérée « une crise majeure aux effets sans doute durables ».

Nous ne sommes, en effet, qu’aux prémices de l’analyse de ce qui s’est passé au moment de la réforme du mariage pour tous. Il va nous falloir du temps, essayer quelques fausses routes, se retenir de parallèles historiques hasardeux. Mais il y a urgence ! Il y a urgence car le temps médiatique et politique est devenu court. Et qu’on aura tôt fait de conclure, contre toute évidence, que la France est conservatrice – voire réactionnaire – et que c’est là, dans le conservatisme, qu’à droite comme à gauche, on gagnera les élections, ce graal derrière lequel on court aujourd’hui sans plus d’idée que cela. « Je suis leur chef puisque je les rattrape », semblent dire, un brin essouflé-e-s, quelques aspirant-e-s à des responsabilités politiques. Alors oui, il y a urgence à comprendre ce qui se passe dans la société française. Ne serait-ce que pour permettre à quelques un-e-s de ne pas se tromper sur la cohorte à rattraper !

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