La rencontre du 23 avril

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ImpressionC’était prévu le 9 avril. Le gouvernement en avait décidé ainsi. L’église catholique a mobilisé fortement le clergé paroissial pour défendre son point de vue. Suite à une manifestation nombreuse à la mi-mars, l’échéance fut repoussée au 23. 

Importantes manifestations…

Voilà comment, le gouvernement provisoire de la République, poussé par une importante manifestation républicaine en mars, craignant de voir la révolution confisquée par les notables ruraux et conservateurs, décida de retarder de deux semaines les premières élections au suffrage universel en France et de les organiser le 23 avril 1848. En fait, une première et éphémère tentative de suffrage universel masculin eut lieu pour l’élection de la convention nationale en 1792. Mais c’est à partir de 1848 que le suffrage universel s’installe. On le malmènera, notamment avec le système des candidatures officielles du Second Empire, mais on n’y reviendra plus. On l’étendra : aux femmes, en 1944, aux militaires, en 1945, aux Français d’outre-mer, en 1946. En 1956, on établit l’égalité des suffrages qu’ils soient exprimés en France métropolitaine ou outre-mer et en 1974, on abaisse l’âge de la majorité de 21 à 18 ans.

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En 1848, sur 9,4 millions d’électeurs inscrits, près de 8 millions votèrent. Et les préventions du gouvernement provisoire furent vaines, c’est une majorité conservatrice qui domina cette assemblée. Dans son Histoire de la révolution de 1848, Lamartine, lui-même candidat et triomphalement élu dans le département de la Seine, raconte : « on voyait les citoyens riches et pauvres, soldats ou ouvriers, propriétaires ou prolétaires, sortir un à un du seuil de leurs maisons, le recueillement et la sérénité sur leurs visages, porter leurs suffrages écrits au scrutin, les déposer dans l’urne et revenir avec la satisfaction peinte sur les traits comme d’une pieuse cérémonie. »

Querelles de légitimité…

D’interminables procès en sorcellerie à propos de la méthode de lutte en querelles de légitimité, de divisions en tentatives de coordination, on finit par louer une salle dans le quart Nord-Est de Paris pour préparer l’événement.

C’est ainsi que salle du Globe, boulevard de Strasbourg dans le 10e arrondissement, le 23 avril 1905, arrivèrent de toute la France et de tous les partis socialistes, les 286 délégués devant siéger au congrès d’unification d’ou sortirait le parti socialiste – SFIO. Les frères ennemis du parti socialiste français – réformiste – de Jean Jaurès et du parti socialiste de France – révolutionnaire – de Jules Guesde ont donc tranché le conflit idéologique qui les opposait. Voire. On dit alors que Jules Guesde a gagné, mais Jean Jaurès garde la main sur l’Humanité, créée l’année précédente, qui sera le principal vecteur de communication du nouveau parti. Grace à la Fondation Jean Jaurès, vous pouvez lire la première Déclaration de principes du parti socialiste ici.

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La suite est connue et fait partie de l’histoire de la France. La SFIO s’approche de très près des portes du pouvoir avec une partie des radicaux en 1914 pour finalement échouer face au camp belliciste. La SFIO se divise en 1920 à Tours entre la « vieille maison » comme dit alors Léon Blum qui promet de la « garder » et la Section française de l’internationale communiste. La SFIO gagne les élections à la tête du Front Populaire et dirige le gouvernement en 1936. La SFIO fournit les gros bataillons des 80 parlementaires qui refusèrent de voter les pleins pouvoirs à Pétain mais s’égare aussi largement dans le sinistre camp d’en face. La SFIO se reconstruit au sortir de la guerre, se perd dans les guerres coloniales des années 40 et 50. La SFIO devient le parti socialiste en 1969 et porte François Mitterrand à sa tête en 1971. Et ainsi de suite…

Un débat qui traine en longueur…

Le débat a trainé en longueur à l’articulation des deux siècles. La controverse sur les conséquences – parfois fantaisistes – que l’on imaginait à une telle mesure dura. Des députés socialistes avaient déposé des propositions de loi pour satisfaire cette revendication portée par le mouvement social qui défilait chaque année au printemps pour la populariser, la demander et la soutenir.

Mais ce n’est qu’après la première guerre mondiale, sous la pression de la démobilisation massive, des femmes qui ne voulurent pas quitter les postes de travail où elles avaient  remplacé les soldats, et de la crainte du chômage que le gouvernement, dirigé alors par Clémenceau, se décida à faire droit à cette revendication : fixer la durer maximum du travail quotidien à 8 heures. La « journée de 8 heures » inscrite dans la loi votée le 23 avril 1919 respectait un rythme ternaire : 8 heures de travail, 8 heures de sommeil, 8 heures de loisirs. C’est en 1889 que l’on décida de manifester chaque 1er mai pour obtenir la « journée de 8 heures », alors  qu’à l’époque la journée de travail durait 12 heures, après une parenthèse de quelques mois à 10 heures début 1848.

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La journée de 8 heures fut accablée de nombreux maux, comme l’encouragement à l’oisiveté ou à l’alcoolisme ouvrier. Avec un sens de la mesure qui n’a rien perdu de sa verve dans la bouche des actuels héritiers, le patronat de l’époque proclamait que la journée de 8 heures terrasserait l’économie française. Bref, ce progrès-là non plus ne fut pas évident. Au delà de la stricte question économique, la durée du temps de travail pèse aussi sur la citoyenneté. Le temps rendu aux salariés l’est aussi à la démocratie.

Une rencontre…

Il est beaucoup trop tôt pour raconter le 23 avril 2013. L’histoire ne se fait pas en direct. Nous n’en sommes qu’au stade des souvenirs personnels et des émotions particulières. Mais on ne peut s’empêcher de voir dans cette conjonction de calendrier, un heureux hasard et même une forme de rencontre. 

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Une conjonction de calendrier qui, plaçant pleinement le mariage pour tous dans les conquêtes républicaines, répond à la pitoyable insinuation de Gérard Larcher, président du Sénat, dans son rapport post attentats de janvier au président de la République. Le second personnage de l’Etat assure la postérité de Nicolas Dhuicq, député UMP de l’Aube qui osa un lien entre homoparentalité et terrorisme le 27 novembre 2012, et écrit pour contester l’ouverture du mariage et de l’adoption aux couples homosexuels et ses conséquences fantasmées sur la société, qu’on «  ne transforme pas le régime d’une institution millénaire comme le mariage « aux forceps » sans susciter de vives tensions au sein de la société. » On notera au passage le qualificatif – « millénaire » – pour évoquer le mariage civil, âgé de 223 ans !

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Mais la rencontre du 23 avril apporte aussi un beau démenti à toutes celles et tous ceux qui imaginent prendre prétexte des réformes sociétales pour ne pas faire de réformes économiques et sociales, et inversement. Or, il n’y a pas de concurrence ni de prétextes qui tiennent, mais une quête commune d’émancipation et des appuis mutuels. Et manifestement, la route n’est pas terminée. Il nous faut encore le temps de militer, le droit de vote pour choisir, une organisation pour influer sur la société…

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