Nez-à-nez, ils se tenaient à distance…

De Gaulle Mauriac

Critique, pour Esprit Critique, la newsletter littéraire de la Fondation Jean Jaurès, de De Gaulle – Mauriac, le dialogue oublié, de Bertrand Le Gendre, paru aux éditions Fayard. Le numéro complet est téléchargeable ici.

Picto FJJCharles de Gaulle et François Mauriac. Ces deux-là, même nez-à-nez, se tenaient à distance ! La plaisanterie est facile. Elle serait inutile si elle ne véhiculait une part de vérité.

Car le moins que l’on puisse écrire est qu’ils ne se sont jamais tapés sur le ventre. On imagine sans effort que l’un et l’autre n’y étaient pas enclins. Mais que de points communs, à commencer par l’essentiel : ne pas être devenu ce qu’ils auraient dû devenir, le produit de leur milieu. L’un lui a réglé son compte avec un époustouflant talent au long d’une oeuvre littéraire qu’on ne présente plus, et a accompagné quelques décennies d’histoire de France en journaliste inspiré et mordant. Au plus noir de notre histoire, quand l’Etat de droit s’est effondré sous le poids des lâchetés politiques, des faiblesses françaises et des armées hitlériennes, l’autre a fait croire, d’abord à lui même, puis aux alliés, puis à tout un peuple en perdition qu’« il » était la France. Mais ils ne furent pas intimes. Les rencontres en tête-à-tête ne furent pas fréquentes et souvent décevantes tant De Gaulle impressionnait Mauriac. Pourtant, quand Mauriac meurt, le 1er  septembre 1970, l’ancien président de la République jette d’un trait, sur un papier à lettres, un vif message de condoléance à sa veuve qui commence par ces mots : « Son souffle s’est arrêté. C’est un grand froid qui nous saisit ».

On ne remerciera jamais assez Bertrand Le Gendre, journaliste au Monde  de 1974 à 2011, de nous replonger dans cette relation intellectuelle si ténue entre deux hommes à nul autre pareil. « Leur héritage nous fait la leçon, mais c’est un héritage sans héritier », note l’auteur dans sa conclusion. « De Gaulle et Mauriac sont trop singuliers pour qu’on puisse se réclamer d’eux de nos jours », poursuit-il.

Mais, « en quête d’hommes d’Etat dignes de leur fonction, d’hommes de plume habités, les Français se tournent spontanément vers le passé ». Vers cette époque, pour un temps révolu, où des hommes naissaient à droite et n’y restaient pas. Comme le rappelle Bertrand Le Gendre, François Mauriac définit, dans ses Mémoires politiques , ce qui les rassemble : « Moi aussi, comme Charles de Gaulle, je viens de la droite, je suis de droite, et (…) comme de Gaulle, c’est à droite aussi que je me serai fait le plus d’ennemis – mais pour d’autres raisons que les siennes : lui n’a obéi qu’à l’intérêt français ; chez moi, c’est la conscience religieuse qui m’a fait prendre le parti qui aurait dû être celui de la gauche, acharnée, tant qu’elle était au pouvoir, à faire une politique de droite ».

De Gaulle et Mauriac, le dialogue oublié, c’est un peu l’équivalent d’un album-photos. On traverse en compagnie des deux près d’un siècle de notre histoire.

Leurs vies sont presque parallèles. « Clin d’oeil de l’histoire, le futur écrivain naît en 1885, l’année des funérailles nationales de Victor Hugo, celle où Guy de Maupassant publie Bel-Ami », raconte Bertrand Le Gendre. De Gaulle voit le jour en 1890 alors qu’Edouard Branly invente la télégraphie sans fil dont le « général-micro » usera si opportunément. Tous les deux sont nés aux débuts de la IIIe  République, « dans des familles cousines socialement, plus fidèles à l’Eglise qu’à la République, moins acquises au progrès qu’aux traditions ». L’un et l’autre ont pourtant rallié « la Gueuse » et le progrès, les ont défendus avec vaillance et ont même sauvé l’honneur de la République.

De Gaulle et Mauriac, le dialogue oublié, ce pourrait être une pièce de théâtre à la manière du Souper, convoquant Fouché et Talleyrand, ou de La colère du Tigre, rassemblant Clemenceau et Monnet, tant leur verve excite nos papilles spirituelles.

De Gaulle résuma d’une phrase, dans ses Mémoires de guerre , Albert Lebrun, l’ultime président de la IIIe  République qu’il rencontra une dernière fois en octobre 1944 : « Au fond, comme chef de l’Etat, deux choses lui avaient manqué : qu’il fût un chef ; qu’il y eût un Etat ». Il n’en fallut guère plus à François Mauriac, dans son bloc-notes du 23 juin 1962, pour s’occuper d’un Georges Bidault partisan jusqu’au-boutiste de l’Algérie française s’égarant quelque peu dans l’antigaullisme non loin de l’OAS : « Ludion de la politique française, coquille de noix qu’il aura fallu un séisme pour faire danser durant des années à la crête de la vague… ».

De Gaulle et Mauriac, le dialogue oublié, c’est un essai inédit sur les liens qui unissaient les deux hommes. « Signe du destin, leurs physiques jumeaux frappaient aussi leurs contemporains : taille immense, voix identifiable entre toutes, étouffée, d’outre-gorge pour Mauriac, opéré en 1932 d’un cancer du larynx », rappelle Bertrand Le Gendre. « Et si leur biographie croisée les montre chacun sur leur hauteur, leurs ombres portées se confondent aujourd’hui dans nos mémoires, modèle de dialogue jamais égalé entre un homme d’Etat et un homme de plume ».

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