“Les enfants, laissez-moi…”

KevinBlog

Voici quelques mots, ni faciles à écrire, ni faciles à prononcer. Je les ai écrits ce week-end et je les ai prononcés aujourd’hui, dans la Salle de la coupole du crématorium du Père Lachaise, parmi d’autres prises de parole, délicieuses et fidèles à Kevin.

Impression« Les enfants, laissez-moi ! ». C’est avec ces mots que Kevin, du haut de ses 32 ans, a conclu la visite de deux trentenaires et d’un quadragénaire finissant, dans sa chambre de l’hôpital Saint-Antoine, jeudi dernier.

« Les enfants, laissez-moi… » Alors nous t’avons laissé…

Nous fumes un certain nombre à être inconsolablement effondré-e-s d’apprendre l’effroyable nouvelle au milieu de la nuit suivante. Effondré-e-s et – sincèrement – soulagé-e-s. Au fond, tout est révoltant dans cette histoire. Tout :

  • Ce n’est pas un âge pour mourir, 32 ans, ni même pour être gravement malade et se bagarrer autant contre le sida que contre les effets secondaires des traitements.
  • Ce n’est pas une vie que de souffrir d’être là, dans son lit, d’avoir mal à force d’être allongé des jours et des nuits.
  • Ce n’est pas humain de nous priver du caractère bien trempé, de la pétillante intelligence, de la culture toujours curieuse, de la fantaisie toujours féconde de Kevin.

Ce n’est pas un âge, ce n’est pas une vie, ce n’est pas humain. Et pourtant, c’est. Kevin disparaît à 32 ans, il a souffert, nous l’avons aidé comme nous avons pu et nous sommes désormais privés de lui, de sa compagnie, comme Catherine est privée de son fils. Et quel fils ! Et quel compagnon !

Kevin, c’est, à mes yeux, le fabuleux et précis mélange des deux personnages principaux d’un film de Paul Bogart qui a marqué mes jeunes années : Torch Song Trilogy. En songeant à Kevin, ces derniers jours, en repensant à nos rencontres, à nos discussions, en le revoyant m’interpeller, se confier parfois ou me faire sourire, c’est comme si les personnages de Harold et Alan se confondaient à n’en plus faire qu’un. Harold, homosexuel new-yorkais, à peine amorti, à l’humour mordant, comédien gagnant sa vie travesti en chanteuse sous le nom de “Virginia Hamm“ dans un cabaret pour touristes, et Alan, jeune homosexuel fin d’esprit croquant la vie à pleine dents dans la Grosse pomme des années 70…

Kevin avait l’ironie corrosive d’un homme tanné par l’incessante bagarre pour avoir place – juste place – dans notre société humaine, et à la fois l’immense soif de vivre d’un jeune adulte embrassant fougueusement l’existence.

Et puis, je devrais peut-être dire surtout, Kevin c’est une forme de courage. Plus le temps passait, plus il était, pour cela aussi, impressionnant. Le courage de poser les questions que l’on ne veut pas entendre, le courage de dire sa séropositivité dans une société toujours pas franchement au clair avec ça – il l’a vérifié à ses dépends – le courage, enfin, d’endurer ce qu’il a enduré ces dernières années, ces derniers mois, ces dernières semaines, ces derniers jours. Le courage, finalement, de dire que ça suffisait, que le jeu n’en valait pas la chandelle, ou plutôt que la souffrance, trop présente, ne valait pas l’espérance, trop évanescente.

Mais même souffrant, il pouvait engueuler vertement une réac passant à sa portée puis prendre des nouvelles d’un voisin d’hôpital. C’est dire ce qu’étaient sa combativité et sa fraternité quand il était en pleine forme ! Pour reprendre le titre de l’article que Yagg lui a consacré, Kevin était un « hyper-militant », hyper-humain, hyper-courageux, hyper-exigeant, hyper-chiant aussi, hyper-attachant surtout.

Alors, voilà. Si Germaine Coty – l’épouse du 17e président – lui doit un fracassant retour de hype, comme on dit, avec un facétieux profil sur un site de rencontres qui me fera longtemps sourire, nous qui avons croisé sa route singulière, nous lui devons tous une part de notre humanité.

Merci jeune homme. Même tes défauts vont nous manquer. Mais tu ne t’en tireras pas comme ça : si tu penses qu’on va t’oublier…

Photo : Charlène Duval

One comment

  1. Mariedo CHAGNY

    Quel émouvant hommage, à un jeune homme que je n’ai pas connu mais qui a marqué, à ce que j’en lis, beaucoup de vous tous, mes amis. J’espère que de là-haut, il saura vous envoyer tout le courage qu’il a eu pour que vous continuiez son combat, votre combat. Il sera toujours avec vous pour vous aider à avancer !!

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