Le SAC, Fernandel et Police Python 357 !

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Critique de Cher pays de notre enfance, d’Etienne Davodeau et Benoît Collombat, Futuropolis, 224 pages, 24 € (sélection pour le Prix BD Landerneau 2015, sélection pour le Prix des libraires de bande dessinée 2016, sélection pour le prix BD FNAC 2016) paru dans Esprit critique, la newsletter culturelle et littéraire de la Fondation Jean Jaurès le 12 novembre dernier. Vous pouvez l’acheter sur Paris Librairies. Le livre et ma critique évoquent, avant les attentats du 13 novembre, une autre violence, une autre époque, un autre désordre de la pensée. Autant de choses qui doivent nous faire réfléchir, hier, aujourd’hui, demain.

Picto FJJAux âmes sensibles qui considèrent que la chemise en lambeaux du DRH d’Air France est l’archétype de la violence politique en France, je déconseille formellement la lecture de la dernière – et magistrale – production d’Etienne Davodeau et Benoît Collombat qui raconte les bas-fonds de la Ve République gaulliste pompidolienne et giscardienne. Cela aurait pu s’appeler Les mains moitesLes mains sales étant déjà prises – ou Douce France… Le titre choisi finalement est Cher pays de notre enfance.

L’auteur de BD – Les mauvaises gens, Un homme est mort, Lulu femme nue, entre autres – et le journaliste d’investigation de France Inter – Contre-enquête sur la mort de Robert Boulin, enquêtes sur les paradis fiscaux, Cameroun : l’empire noir de Vincent Bolloré, entre autres également – nous proposent une enquête au long court sur les turpitudes des débuts du régime qui est encore le nôtre, une époque qui fut celle de notre enfance pour qui tourne autour de la cinquantaine aujourd’hui. On y croise deux juges d’instruction assassinés, un ministre égaré dans l’étang Hollande de la forêt de Rambouillet, un truand exfiltré de prison à la demande d’un ministre de l’Intérieur pour ouvrir le coffre-fort récalcitrant de ce dernier, des nervis empêchant, manu militari, des distributions de tracts à la sortie d’une usine Peugeot, des militants syndicaux espionnés et menacés dans leur vie privée, des journalistes intimidés, des témoins réduits au silence…

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Le rôle principal est incontestablement tenu par le SAC, service d’action dont le civisme reste à démontrer, une officine gaulliste qui fut utilisée pour favoriser le retour au pouvoir du général de Gaulle en 1958, faire le « sale boulot » contre le FLN puis pour mater l’OAS pendant la fin de la guerre d’Algérie. Voulant sans doute rentabiliser l’entraînement des hommes et de sulfureux liens avec le milieu du grand banditisme, on recycla l’officine dans une paranoïaque « chasse au rouge » pendant les années 1960 et 1970 tout en se piquant de remaniement ministériel et, de temps à autres, du secret de l’instruction. « Service d’ordre, règlement de compte, collage d’affiches, intimidation de l’autorité judiciaire, organisation de campagne électorale, blanchiment d’argent » : si le SAC avait eu pignon sur rue, la plaque posée sur l’immeuble aurait été croquignolesque. L’ensemble se conclut par la tuerie d’Auriol, fait divers de l’été 1981. « Les militants perdus d’un mouvement d’origine gaulliste », notent les auteurs, « sont donc capables de défoncer le crâne d’un môme à coups de tisonnier ». Comme l’a dit la juge Llaurens au patron du SAC, Pierre Debizet, qui se défendait devant elle d’y être pour quoi que ce soit dans le massacre d’Auriol, disant qu’il avait « seulement » « donné carte blanche », « quand on donne carte blanche à une bande d’abrutis arrivistes, ça donne six personnes massacrées ! ». La fin ne justifie pas toujours les moyens, c’est le moins que l’on puisse dire, mais la fin donne toujours la mesure de l’égarement. En l’espèce, il est immense. Etienne Dovodeau et Benoît Collombat le mesurent assez précisément.

Le running gag sur la demande d’interview transmise par les auteurs à l’entourage de Charles Pasqua, dont les réponses évasives rythment l’album, a quelque chose de cocasse et d’attendu. En effet, il est mort en n’ayant rien dit. On ne le savait pas tout à fait, mais Fernandel jouait dans Police Python 357…

Reste le pourquoi. En histoire, il y a peu de place à la fatalité. Il y a des explications, des dynamiques qui s’enchaînent, des liens de cause à effet. Mais l’intervention divine reste rare et la « main invisible », qu’elle soit du marché ou d’autre chose, ne fait pas preuve d’une dextérité à toute épreuve. Au début des années 1960, la France sortait de 23 années de guerre, rien que ça : d’abord sur son territoire, occupé par les armées nazies pendant quatre ans, puis libéré par les armées alliées – mais ce ne fut pas un pique-nique dans un arboretum –, puis la guerre d’Indochine (1946-1954) puis la guerre d’Algérie (1954-1962). C’est à ce moment que l’on fait mine de découvrir qu’un état de guerre, que la cause soit juste ou pas, ça engendre de la violence. « Certains truands lyonnais ont été barbouzes en Algérie », note Pierre Richard, l’ex-patron du SRPJ du Rhône. Ces 23 ans furent des « périodes brutales où les libertés étaient massivement violées », rappelle François Colcombet, magistrat à Lyon, ancien président du Syndicat de la magistrature, ancien député socialiste de l’Allier. Il poursuit : « aujourd’hui on peut dire ce qu’on veut sans aller en taule… Alors, au risque de vous surprendre, je dirais que ces années-là sont les derniers soubresauts d’une France qui accède durablement à la démocratie ».

Pour résister à un penchant de l’époque – la nôtre – il ne s’agit pas d’excuser des égarements inexcusables, mais au contraire d’expliquer, le plus lucidement possible, des comportements ahurissants. Voilà tout de même un clan cherchant à retrouver le pouvoir – les gaullistes, ou plutôt ce qu’il en reste, serrés autour de Jacques Chirac – qui est concerné par trois morts violentes et un hold-up en quelques années : le hold-up de la poste de Strasbourg (1971), l’assassinat du juge Renaud (1975), l’assassinat du ministre Boulin (1979), l’assassinat du juge Michel (1981). Ca laisse songeur… Il faut bien dire que Valérie Pécresse, avec ses tracts planqués dans une mairie de Seine-et-Marne et ses tweets publicitaires, joue petit bras à coté du RPR de l’époque qui avait pris soin d’installer une imprimerie protégée par des gros bras du SAC dans les locaux de l’usine Peugeot de Poissy – à l’invitation de la direction du groupe automobile – afin de faciliter les campagnes électorales dans les Yvelines. A défaut de l’éthique, admirons au moins le sens de l’organisation.

Il est enfin piquant de constater que, aujourd’hui, ce sont les héritiers de ce clan et de cette époque qui reprochent à l’Etat, et prioritairement à la ministre de la Justice, un prétendu manque d’autorité qui diffuserait un sentiment d’impunité dans la société. Ce temps n’est pourtant pas si loin. Après tout, le magistrat qui a rendu une ordonnance de non-lieu dans le cadre de l’assassinat du juge Renaud est aujourd’hui député du Rhône et contempteur régulier de la Garde des sceaux…

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Bref, ce Cher pays de notre enfance mérite le détour et un coeur bien accroché. Pas pour de trop rudes dessins – ils ne le sont pas – mais pour l’histoire oubliée ou ignorée de ce que les auteurs appellent « les années de plomb de la Ve République », en référence au climat poisseux et meurtrier qui régnait à peu près à la même époque en Italie, ballottée entre les Brigades rouges, la Mafia et des gouvernements corrompus. Le plomb ne pesait sans doute pas tout à fait aussi lourd de part et d’autre des Alpes. N’empêche. Ce fut une curieuse époque.

Si curieuse qu’elle remue encore aujourd’hui. Un ancien officier hongrois, Lajos Marton, qui fut l’un des auteurs de l’attentat du Petit-Clamart – dont le but était d’assassiner le président de la République de l’époque, le 22 août 1962, tout de même – se confie à une chaîne d’info bon marché pour accuser l’un des successeurs du dit, alors ministre, d’être un informateur du trio d’assassins à propos du trajet de la voiture présidentielle. Difficile de démêler le faux du vrai, si longtemps après et en se bornant à un témoignage. Mais voilà, cette époque ancienne bouge encore !

Dans sa postface, Roberto Scarpinato, procureur général de Palerme, le dernier survivant de la génération des juges Falcone et Borselino, assassinés par la Mafia, évoque sa réflexion sur l’époque : « j’ai compris que derrière tous ces crimes se cachait ce que mon ami Giovanni Falcone, juge assassiné par la Mafia en 1992, appelait “le grand jeu du pouvoir” ». C’est précisément pour civiliser ce « grand jeu » que l’on a inventé la démocratie, ce régime politique qui, c’est bien connu, « est le pire système de gouvernement, à l’exception de tous les autres qui ont pu être expérimentés dans l’histoire », pour reprendre les mots de Winston Churchill.

Pour paraphraser un autre grand – Victor Hugo – Cher pays de notre enfance tout comme, dans un genre bien différent, l’actualité de notre époque, nous rappellent opportunément que dans la démocratie « il y a plus de terre promise que de terrain gagné ».

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