Je suis catégorique : j’ai 50 ans !

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Enfant, quand je comptais les années sur mes doigts, je classais l’humanité en trois catégories. Il y avait les enfants, comme moi, qui allaient à l’école, jouaient le jeudi puis le mercredi, faisaient des bêtises à la récréation. Quelques uns étaient très bons à l’école, avaient l’air de travailler beaucoup et de plaire aux professeurs, mais peu importe, ils étaient des nôtres. La seconde catégorie, c’était les parents, qui allaient généralement par deux. Certains travaillaient, d’autres pas, si l’on peut dire. Je me souviens d’une explication assez précise de mon père pour pour me dire pourquoi je ne devais pas inscrire «sans profession» pour ma mère sur la fiche que je remplissais à l’école. Prendre soin de six enfants, les éduquer, les faire grandir, ce n’est pas à proprement parler être «sans profession», comme on aurait pu le dire d’un rentier. La troisième catégorie, c’était les grands parents. Ceux-là vivaient dans la Creuse. Tous. Ils étaient paysans, plutôt gentils mais des fois bougons, souvent en train de faire des trucs bizarres comme se lever très tôt, aller aux champs, conduire un tracteur, aller chercher les vaches. Un été, avec mon cousin, nous avions fait croire que nous n’aimions pas boire du lait juste après la traite. C’était faux, mais on avait obtenu 1 Franc d’argent de poche contre un verre de lait bu chaque jour. Quand j’y pense, nous avions rentabilisé Pierre Mendes-France vingt ans après son ministère ! Bref, j’étais tellement sûr de mes catégories, que j’avais un jour demandé à la fille des voisins quand elle partait de chez ses grands parents pour retourner chez ses parents, en ville… Elle était un peu plus âgée que moi et m’avait expliqué que chez elle c’était ici, chez ses parents. Patatras ! Ma représentation du monde était par terre.

A peine remis de la nouvelle que tous les grands-parents n’étaient pas des paysans creusois (et inversement), adolescent, je suis allé, avec un frère, voir un autre de mes frères qui effectuait son service civil en Tanzanie. Au soir d’une journée à Zanzibar, une grève du bateau de ligne que l’on devait prendre pour le retour sur le continent nous a conduit à chercher une solution de rechange. Un bateau militaire partait, mais comme nous n’étions pas tanzaniens, nous ne pouvions pas y voyager. Soit. Un autre bateau, civil celui-là, je devrais écrire une barcasse, rentrait également sur le continent. J’ai d’abord trouvé curieux que le capitaine de l’embarcation demande à mon frère, avec insistance, s’il était sûr que trois blancs accepteraient de faire le voyage. Dans son esprit, la réponse à la question se situait à peu près au milieu du voyage, à ce moment précis où, dans la pénombre de la tombée de la nuit vous ne voyez plus la côte d’où vous venez, pas encore celle où vous allez et que vous vous trouvez sur une embarcation plus proche de la grosse barque que du bateau, sérieusement ballotée par les flots, mue par un moteur alimenté en carburant grâce au gars qui se tenait à coté, siphonnant un bidon d’essence régulièrement, une cigarette à la main. A la fin du périple, quand j’ai retrouvé mes esprits, la prévenance du capitaine de la barcasse m’a franchement contrarié. Ainsi ça ne l’inquiétait pas plus que ça de précipiter une quarantaine de personnes à l’eau, en plein océan indien, sauf si c’étaient des blancs ! Les catégories, commençaient vraiment à me chauffer les oreilles.

Puis vient le temps du coming out, cette étape qui s’impose toute seule, sans vraiment qu’on y pense ni qu’on le veuille. Il arrive un moment où l’on n’envisage pas de continuer de vivre sans franchir ce passage. Là, il faut développer des trésors de réflexion – selon l’auditoire – pour faire comprendre que l’on n’intègre pas volontairement une catégorie singulière, mais que c’est comme ça, qu’il va falloir composer avec cette caractéristique, qu’il ne tient qu’à soi-même et aux autres que l’on ne s’éloigne pas.

A l’orée de la cinquantaine, je déconseille vivement de me seriner avec ces histoires de catégories. Les jeunes, les vieux, les homos, les hétéros, les trans, les pas trans, les noirs, les blancs, les hommes, les femmes, les séropos, les séronegs (eh oui, il y en a qui « trient »…) les cathos, les juifs, les musulmans, les athées, les savants, les pas instruits… Il n’y a que les sociologues qui ont vraiment besoin de ces boites pour leurs recherches. Elles ne sont d’aucune utilité dans la vie courante. Je ne connait que deux catégories dans l’humanité : les humains que je connais, et ceux que je ne connais pas. Je considère les deux à égale dignité. Seule mon attention diffère et se concentre de temps à autres davantage vers la première. C’est simple à comprendre, non ? Ca me fait gagner un temps fou. Et à 50 ans, on commence à faire attention au temps qui passe.

2 comments

  1. broussaudier

    Enfant, moi aussi je comptais les années sur mes doigts, je voyais ma mère devant le guichet de la poste, je voulais voir ces gens avec qui elle parlait, là j’avais perçu le temps qu’il me faudrait attendre, une éternité, pour voir derrière ce guichet. Inconsciemment, ce désir de d’accélérer, de dépasser le temps, avait des causes plus profondes. Très tôt, j’ai perçu l’humanité dans sa dureté, il y avait moi, mes frères et sœurs et ma mère, qui vivions dans des baraquements aux abords de la ville, juste à coté des caravanes des gitans. Leurs façon de vivre, leurs habits surtout celles des femmes hauts en couleur, le corps pleins de bijoux, de grosses boucles d’oreilles, me fascinait. J’ai eu peur parfois de ces voyageurs, à cause de toute cette méfiance dont ils faisaient l’objet, ma mère les côtoyais, nous jouions avec leurs enfants, de notre âge, nous étions différents, mes exclus comme eux. Enfant, on ressent, plus que l’on ne comprend ce monde des humains . Au fil du temps, l’ angoisse s’installe, on se sent s’en défense face à ce qui nous entoure. On ignore tout! aussi l’impératif c’est de grandir vite, pour être plus fort et pour partir. Ce qu’on ne sait pas lorsqu’on est enfant et que je crois savoir aujourd’hui, c’est que lorsqu’on est différent on le reste toute sa vite autant l’accepter très vite malgré l’adversité, être fière de ce que l’on est, ne pas s’encombrer de haine ni de rancœur. Néanmoins, enfants, j’ai perçu très vite, ces catégories, qui pour moi, existent toujours, non! nous naissons pas tous égaux en droits. Et ces catégories dans nos sociétés sont très caractérisés et pas seulement par les sociologues, mais par un grand nombre d’individus même ceux aux pouvoirs, la démocratie est estropiée depuis fort longtemps et ça s’aggrave au fil du temps

  2. lecouffe

    bon anniversaire; je viens de passer la soixantaine et plus j’avance, plus chaque visage même parfois aux apparences monstrueuses ou violentes me parait être celui d’un pauvre humain; je reste avec une haine terrible pour celles et ceux qui rejettent l’autre et j’ai une sensibilité très forte pour les plus fragiles dans un monde terriblement unhumain; je pense aux migrants et à ceux qui sans logement errent la nuit dans la rue; je vieillis et me dis que mon rôle devient de plus en plus simple; donner de l’humanité là où l’inhumain devient le maître…je te souhaite une bonne suite de parcours en humlanité et ensemble à plusieurs et dans la diversité; je suis sur que l’on peut encore changer le monde; très bon anniversaire et fais mois signe quand tu as envie de déguster une glace au chocolat hollandais; car j’adore

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