Gramsci et les neurosciences !

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[Paru dans Esprit Critique, la revue culturelle de la Fondation Jean Jaurès, le 14 janvier 2016]

Picto FJJAprès Tintin et les picaros,Astérix et la potion magique, « Gramsci et les neurosciences » ! Voilà, en peu de mots, évoqué le travail que nous livre George Lakoff dans La guerre des mots (1).

Salutaire retour de hype, à vrai dire, que les réflexions publiées ces temps-ci et qui, du À demain Gramsci, de Gaël Brustier à cette réflexion sur la bataille sémantique en politique, nous remémorent que la légitime lutte pour le pouvoir dans une société a quelque chose à voir avec la pensée, les représentations du monde, ses systèmes et ses cadres. La fin de la période où le galimatias pragmatique règne en maître pointerait-elle le bout de son nez ? Possible. Ce n’est pas que le pragmatisme soit un vilain défaut, mais, à haute dose, il nous rend aussi collectivement fous que l’idéologie poussée jusqu’à l’absurde. Et puis, le pragmatisme flanqué de son bon sens à deux sous n’est que rarement l’auxiliaire du progrès. Ce qui constitue, convenons-en, une difficulté majeure pour des progressistes.

Arrêtons de naviguer à vue et de nous exprimer à l’avenant, c’est l’invite de George Lakoff. Ne vous fiez pas au sous-titre, ni même au titre, le conseiller en communication des démocrates américains depuis les premières années du siècle ne limite pas son propos au contenant – les mots, le langage – et évoque plus sûrement l’étroit rapport entre le contenant et le contenu, tant il est vrai qu’en matière linguistique, on ne sait pas toujours si la forme du verre est due au verrier ou à la nature et à la quantité du liquide qu’on y a versé.

George Lakoff ne se contente pas de conseiller les démocrates du président Obama et d’offrir ses services de consultant aux dirigeant de centaines de groupes militants progressistes. Actuellement « professeur distingué » (sic) de sciences cognitives et de linguistique à l’université de Berkeley, il est considéré comme l’un des fondateurs de la linguistique cognitive dans la veine de Charles J. Fillmore, qui fut l’un de ses collègues à l’universite de Californie, et poursuit des recherches approfondies sur le cadrage du débat public. Qu’est-ce donc ? Le cadrage du débat public c’est, en quelques sortes, la conscience du paysage culturel, propre à chacun, et l’influence que l’on exerce dessus pour y inscrire  une parole ou un écrit, bref, une expression. La compréhension et l’écho de cette parole dépend à la fois d’elle même, des mots choisis pour véhiculer une idée, et du paysage dans lequel il est amené à s’inscrire.

George Lakoff rappelle que Richard Nixon l’a appris – ou pas – à ses dépens. « Alors qu’il était poussé à la démission au moment du scandale du Watergate, il s’est adressé au pays dans une allocution télévisée. Regardant l’Amérique droit dans les yeux, il a déclaré : “Je ne suis pas un escroc.” Tout le monde l’a alors considéré comme tel. » Ceci pour deux raisons. D’abord parce qu’il avait choisi d’employer le mot de ses adversaires, ensuite parce ce mot s’inscrivait dans un contexte, un paysage culturel autour de la malhonnêteté intellectuelle et du mensonge dont il était accusé. Et George Lakoff de poursuivre : « c’est un principe de base du cadrage : lorsque vous débattez avec des adversaires, n’utilisez pas leurs propres termes. Car leur langage fait appel à des cadres qui ne correspondent pas à ceux que vous voulez activer. » Mais ce principe est loin d’être suffisant, même si on affectionne encore aujourd’hui les « éléments de langage » (sic).

Ce qui est frappant, dans La guerre des mots, c’est la communauté de destin que souligne George Lakoff entre les mots et les idées. Fameuse lapalissade, en admettant que Monsieur Jourdain ait croisé Monsieur de Lapalisse. Car sous ses allures d’effraction sur une porte ouverte, cette affirmation est encore incongrue aujourd’hui. « L’une des erreurs capitales que font les progressistes est de croire qu’ils ont toutes les idées dont ils ont besoin. Ils pensent qu’il ne leur manque plus que l’accès aux médias. Ou bien des tournures qui font mouche, un équivalent libéral (2) d’“avortement par naissance partielle” » (3). Et George Lakoff de trancher : « Quand on pense qu’il ne nous manque plus que les mots, c’est qu’en réalité on manque d’idées. Ces dernières se présentent sous la forme de cadres. Lorsque les cadres sont en place, les mots viennent d’eux-mêmes. »

Le linguiste de Berkeley poursuit en prenant l’exemple de la question fiscale. Vu de la gauche française cet exemple n’est pas sans une certaine portée pédagogique. « Un conservateur, à la télévision, se sert de deux mots, par exemple “allègement fiscal”. En face, son adversaire progressiste doit alors se lancer dans une longue explication pour exposer son point de vue. Le conservateur peut faire allusion à un cadre établit – le fait que les impôts soient une souffrance ou un poids -, ce qui lui permet de n’utiliser que deux mots. En face, en revanche, il n’y a pas de cadre. La personne peut s’exprimer sur le sujet, mais ça reste laborieux du fait de cette absence de structure et d’idée déjà arrêtée sur le sujet. » En matière d’impôt, il n’y a pas de vérité révélée. Là où certains ont imposés l’idée d’une charge, d’un poids, on peut convaincre de leur nécessité.

George Lakoff consacre un chapitre au travail de Thomas Piketty. « Non seulement le fossé entre les ultra-riches et les autres se creuse, mais ce phénomène s’accélère » note-t-il. Et d’interroger : « Pourquoi ? Quels en sont les causes et les effets systémiques ? Et y a-t-il un problème avec le fait que certains individus s’enrichissent à ce point au fil du temps ? » Il considère le travail de l’auteur du Capital au XXIe siècle comme « une somme de tout premier ordre : il modifie, ou devrait modifier, notre approche de l’économie mais aussi celle de nombreux phénomènes. » Elle constitue élément qui pourrait fonder un nouveau cadre de référence en la matiere. « L’approche de Piketty nous montre que notre conception actuelle des riches ne nous permet pas de comprendre le phénomène de creusement des inégalités. (…) La richesse va de pair avec certaines formes de liberté, comme celle d’acquérir des biens, de voyager, d’avoir accès à des événements culturels. Elle va également de pair avec certaines formes de pouvoir. »

D’après George Lakoff, le fait de ne pas disposer des idées dont on a besoin, « cette absence d’un cadre défini et relativement simple qui peut être évoqué à l’aide d’un mot ou deux » s’appelle « hypocognition ». L’hypocognition, c’est un peu ce que Gramsci souligne quand il attribue à l’emprise de la culture hégémonique bourgeoise l’impossibilité, pour la classe ouvrière, de faire la révolution malgré les crises du capitalisme. Finalement, Monsieur Jourdain, c’est Gramsci : il combattait l’hypocognition sans le savoir !

On pourrait alors croire sans fin le chantier qui est devant nous. C’est oublier que la plupart des individus portent en eux à la fois les modèles autoritaires et altruistes, ainsi que George Lakoff nomme les deux principales branches de l’alternative politique. « Votre travail, conseille-t-il, consiste à activer en politique les valeurs altruistes et progressistes qui sont déjà en place chez toutes les personnes auxquelles vous vous adressez. » Et comme pour souligner encore la faisabilité de la tâche, le conseiller des démocrates rappelle que « les idéologues de droite ont convaincu la moitié du pays que le modèle familial patriarcale autoritaire, qui ne convient pas du tout à l’éducation des enfants, devait prendre les rênes de notre moralité et de notre politique nationale ». Dès lors, convaincre une nouvelle moitié que le progrès humain a de l’avenir et que la quête d’émancipation est le principal moteur de l’aventure humaine est à portée de neurones.

À une époque où une partie de la gauche française met ses pas dans les traces des conservateurs autoritaires pour colmater partiellement une société déchirée et insécurisée, au lieu de travailler à refonder, en profondeur et sincérité, le contrat social, la lecture de La guerre des mots à quelque chose de vivifiant et, finalement, de rassurant : il n’y a vraiment pas de fatalité.

(1) George Lakoff, La guerre des mots, Ou comment contrer le discours de conservateurs,Coédition CELSA – Les petits matins, 172 pages – 17€

(2) Libéral est à prendre au sens anglo-saxon du terme.

(3) Cette expression, inventée par les opposants à l’interruption de grossesse, leur sert à désigner une méthode d’avortement thérapeutique en fin de grossesse.

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