En France, la transidentité incomprise, voire dénigrée

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LePlusicon175x175Le film « Danish Girl », qui revient sur l’histoire d’Einar Wegener, l’un des premiers transsexuels à avoir subi une opération pour changer de sexe, sort sur les écrans ce mercredi. L’occasion, pour Denis Quinqueton, président d’Homosexualités et Socialisme, et Corinne Narassiguin, porte-parole du PS, de rappeler que la France a encore des progrès à faire sur la question de la transidentité. 

[Publié sur L'Obs-Le Plus, le 20 janvier 2016]

Alan Turing et Lili Wegener : l’un est né à Londres en 1912, l’autre, à Vejle (Danemark) en 1882. L’un était un génie des mathématiques, de Berkeley à Cambridge, et l’un des pères de l’informatique. L’autre était artiste peintre, aux côtés de sa femme plus renommée que lui, à Copenhague.

L’un fut dénoncé à la police anglaise par l’un de ses amants. L’autre, Einar avant d’être Lili, fut sans cesse soutenue par Gerda, son épouse, dans son parcours de transition pour devenir la femme qu’il était.

L’un mourut en 1954, détruit psychologiquement par une décision de justice d’un autre âge et l’administration forcée d’hormones femelles. L’autre mourut en 1931 des trop faibles connaissances de la médecine en matière de greffe et de prophylaxie.

Une histoire douloureuse

Deux grand-e-s ancien-ne-s qui rappellent à tous, et en premier lieu à celles et ceux qui crient au complot soixante-huitard ou à la lubie contemporaine, que ces histoires ont une histoire, souvent douloureuse, à coup sûr ancienne. Bref, que parler d’homosexualité ou de transidentité, c’est d’abord parler des femmes et des hommes ainsi qu’elles et ils vivent depuis longtemps, cachés ou au grand jour.

The Danish Girl, de Tom Hooper, avec Eddie Redmayne, Alicia Vikander et Matthias Schoenaerts, qui sort aujourd’hui raconte l’histoire de Einar et Gerda Wegener, couple d’artistes en vue dans le Copenhague de l’entre-deux guerres.

Alors que la modèle de Gerda est absente à une séance de travail de l’artiste, Einar prend sa place, habillé en femme. C’est à ce moment qu’il réalise que le malaise qui est le sien depuis si longtemps est lié au fait que le sexe de son corps n’est pas le sien. Il est né homme et se sent intimement femme.

Commence alors pour le couple, particulièrement soudé, des années d’épreuves sociales et médicales pour que Einar recouvre le genre qui est le sien. Einar et Gerda devront faire face à une société qui n’est pas prête à appréhender la singularité posée par la transidentité. Ils devront faire avec une médecine encore peu au point. Einar, enfin devenue Lili, mourra des suite du rejet de sa greffe d’utérus.

Un traitement inhumain

Mais Lili aura eu le temps d’obtenir du roi du Danemark un passeport correspondant à son identité réelle. Ce que la République française, et d’autres, refusent encore aujourd’hui, près d’un siècle plus tard.

Pourtant, de nombreuses réflexions ont déjà eu lieu, qu’elles émanent du mouvement associatif, d’organismes publics nationaux ou internationaux et de responsables politiques. La Cour européenne des droits de l’homme a condamné la France, le Conseil de l’Europe s’est prononcé, la Commission nationale consultative des droits de l’homme a donné son avis, comme souvent argumenté et intéressant…

Tous ont confirmé que le traitement inhumain infligé aux personnes trans par la jurisprudence actuelle est une atteinte à la dignité humaine.

Tous ont esquissé des pistes pour mettre fin à cette situation ahurissante qui veut qu’aujourd’hui, quand on est amené vers un parcours de transition, une alternative peu enviable s’offre à vous : soit la souffrance, avec le déni qui maintient le statu quo, soit une longue et incertaine épreuve, avec une transition sous conditions et sans état civil conforme à son genre.

Une proposition de loi déposée

Le groupe socialiste républicain et citoyen à l’Assemblée nationale a déposé, à la rentrée parlementaire de septembre, une « proposition de loi relative à la modification de la mention du sexe à l’état civil ».

« À la difficulté d’accepter sa transidentité s’ajoute le malaise social, la personne concernée ne pouvant se reconnaître dans les rôles et apparences culturellement attribués aux hommes et aux femmes », peut-on lire dans l’exposé des motifs. « Dans bien des cas, enfin, elle subit l’isolement et le rejet par son entourage, ainsi que de nombreuses discriminations, violences physiques ou sexuelles ».

Cette proposition de loi doit trouver sa place sans tarder dans le calendrier parlementaire, car, comme le souligne également les parlementaires auteurs de cette proposition, « loin d’être une simple normalisation administrative, la modification de la mention du sexe à l’état civil apparaît comme l’enjeu central de la protection des personnes trans, de leur vie privée et la garantie de conditions de vie respectueuses de leurs droits ».

L’urgence évidente à légiférer pour renforcer la lutte contre le terrorisme, la priorité donnée aux réformes pour la lutte contre le chômage ne sont pas discutables. Mais cela ne peut pas constituer la totalité du travail parlementaire de cette fin de mandat. L’honneur de la gauche, c’est se battre pour la dignité humaine sur tous les fronts, sous tous ses aspects.

La France doit agir

Parce qu’elle reste largement incomprise, dénigrée ou à l’inverse érigée en spectacle, la transidentité est trop souvent vue comme une aberration. Nous en avons encore eu l’exemple il y a quelques jours à Dortmund en Allemagne, où deux femmes trans ont été violemment agressées par trois adolescents.

De nombreux pays ont progressé sur la voie de la pleine reconnaissance de la transidentité et c’est la société toute entière qui s’en trouve mieux : les Pays-Bas, la Belgique, le Royaume-Uni, l’Espagne, le Portugal, l’Uruguay ont supprimé par la loi la condition médicale d’irréversibilité de la transition, ce que proposent les parlementaires socialistes.

Malte, l’Argentine, le Danemark, la Norvège autorisent le changement d’état civil par simple déclaration, ce qui doit rester un objectif de long terme pour la France.

Personne, hormis celles et ceux qui s’y sont opposés, ne traitent le sujet à la légère. Aucune société ne s’est effondrée. Toutes y ont gagné en cohésion et en inclusion. La France doit maintenant rejoindre la cohorte de ces pays avancés.

Et ça, ça ne serait pas du cinéma !

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