« Céder à la coulée d’angoisse au lieu d’endiguer signe la fin du Politique »

Taubira

[Critique parue dans le numéro 139 de la revue de la Fondation Jean Jaurès, Esprit Critique.]

Picto FJJUn timing bien vu, un livre qui sort quelques jours après sa démission, une symbolique frappante du départ de la Chancellerie – sur deux roues –, une conférence aux États-Unis, une interview au journal Le Monde, un passage sur le plateau du talk-show hebdomadaire à succès et à chroniqueurs poussifs… Mais dans quelle époque politique vit-on pour reprocher à quelqu’une de ne pas trop se prendre les pieds dans le tapis ? L’habitude – détestable – de trébucher dès la descente de lit doit elle devenir une méthode politique ?Ensuite viennent les critiques sur son exercice de la fonction régalienne – la Justice – que lui a confié le président François Hollande en mai 2012. Les reproches ne manquent pas tant son verbe haut enchante bon nombre de progressistes, et agace à même mesure. Son verbe, justement, s’il suppose un talent complexe, relève pourtant d’un constat simple et pas franchement nouveau : une communauté humaine s’irrigue de mots et d’idées, de cohérence et d’espoir, et pas seulement de courbes si compliquées à inverser, d’équilibres statistiques introuvables, de peurs infernales et de petites-phrases-qui-brisent-les-tabous- de-la-gauche jusqu’à nous rendre fous.

Mais je me méfie suffisamment de la personnalisation politique qui tue notre démocratie – prétendre le contraire suppose des neurones en crise d’hypoglycémie – pour me garder de placer l’ancienne garde des sceaux sur un piédestal. Parlementaire puis ministre en démocratie, elle est sujette à de légitimes critiques. Chacun fera sa liste et l’histoire, la sienne. Tout juste ne puis-je pas m’empêcher de repenser à quelques fameux étriqués ayant eux aussi occupé la fonction qu’elle vient de quitter et qui, sans doute au prétexte que Saint Louis rendait la justice sous un chêne, ne purent se retenir, dans l’action, d’un convaincant mimétisme avec le fruit bien connu de l’arbre majestueux. Pour le moins, elle bénéficie d’un fameux effet de contraste, sans inconvenant jeu de mot.

Restent son acte – démissionner du gouvernement, qu’il ne m’appartient pas de commenter dans ces colonnes –, son livre – écrit alors qu’elle était ministre – et son propos – assez vif – au sujet des ravages du terrorisme et du projet consécutif de modifier la constitution pour y inscrire la notion de déchéance de nationalité.

Ce n’est pas ici qu’on me contredira : il est réjouissant et rassurant qu’une ministre écrive, même en fonction, surtout en fonction, et sans « ghost writer». Bernard Lahire, dans Pour la sociologie, note qu’on « ne construit pas un pont sans connaître les propriétés du sol, celles des matériaux utilisés, les contraintes et les forces auxquelles le pont en question sera soumis. On peut en revanche faire de la politique, c’est-à-dire vouloir agir sur la réalité sociale, sans avoir lu une ligne des sciences qui l’étudient. » Cette capacité, rare chez nos responsables politique, à « écrire long » pour formuler le monde autrement que dans un discours formaté me semble témoigner aussi de cet irremplaçable savoir, de cette nécessaire appréhension fine d’une humanité complexe. Voilà pourquoi, au delà du contenu, il est rassurant qu’une ministre, alors qu’il y en a tant qui ne publient qu’un recueil plus ou moins bien fagoté de leurs éléments de langages, se risque à formuler ses analyses et ses réflexions de manière détaillée et à nous les livrer. « Je ne suis sûre de rien, écrit-elle d’ailleurs, le tourment m’habitera jusqu’à la tombe ». Ne boudons pas notre intérêt. C’est précisément maintenant qu’il « faut refuser, malgré les intimidations, de capituler intellectuellement. (…) Oui, il faut comprendre pour anticiper et aussi pour ramener du sens au monde. »

Et puis il y a le fond de son propos. Et ces phrases qui ne me quittent plus depuis que je les ai rencontrées, au détour de la page 58 : « Céder à la coulée d’angoisse et se laisser entraîner au lieu d’endiguer, signe la fin du Politique et de la politique. Le glas. Plus fatal que l’halali. »

Nous fûmes nombreux et anonymes, dans l’inquiétude de janvier et l’angoisse de novembre à dire « même pas peur » ou, comme si l’on voulait parler au monde, « we’re not afraid ». Je me souviens avoir repensé, à l’époque, à une étonnante photographie prise pendant les raids aériens allemands sur Londres au début des années 1940. On y voit quelques personnages dans une bibliothèque au plafond ravagé par un bombardement affairés à… choisir, attentifs et la tête légèrement inclinée, des livres parmi les rayons. Cette image exprime comme jamais une manière de contrarier une barbarie qui tente de s’immiscer : ne pas renoncer, endiguer l’angoisse qui est toujours la pire des conseillères, en effet, et chercher à comprendre. Christiane Taubira, écrivant ses Murmures à la jeunesse, est sur cette photo de notre époque meurtrie, la tête légèrement inclinée pour lire les titres inscrits sur la tranche des livres, en train de choisir une œuvre ou deux pour chercher à comprendre.

« Enfermer ce monstre dans des définitions lapidaires, écrit-elle à propos de Daesh et assimilés, ne sert qu’a ratifier notre défaite. (…) Car il faut en convenir : si la stratégie n’est pas subtile, elle est atrocement habile. Une mentalité de forbans, des méthodes de brigands et les moyens d’un État : des territoires sous contrôle, des richesses pétrolières, des expédients financiers – rançons, taxes, rackets – et des comptes bancaires, des capacités logistiques et des forces militaires. S’y agrège un bricolage inventif et buté qui donne non seulement l’impression, les résultats aussi d’une maîtrise des technologies d’information, des techniques de propagande, des artifices de communication. » Comment refuser cette invitation à ne pas se laisser berner – sidérer – par leur propagande, si bien adaptée à nos moyens d’information ? Comment dédaigner cette invitation à démonter un processus, à se tourner vers quelques utiles penseurs pour mettre notre époque en perspective et élaborer une réponse à l’effroyable défi ?

« La communauté nationale, écrit Christiane Taubira, a connu une longue gestation avant de devenir ce qu’elle est : bien qu’encore fragile, une nation civique. » C’est cette même communauté nationale qui est, ces mois-ci, défiée. Et elle poursuit : « Ce que la République attend des citoyens qu’elle protège, c’est qu’ils veillent sur elle, sur les piliers qui la soutiennent, sur les principes qui la structurent. Qu’ils soient les vigies inlassables des articles premier et six de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ainsi que du préambule de la constitution de 1946, parties intégrantes du bloc de constitutionnalité. L’appartenance par la nationalité en fait partie » rappelle-t-elle. Voilà pourquoi relever ce défi ne peut commencer, ni même se poursuivre, par un reniement en forme de déchéance qui envoie, parmi de nombreux contre-messages, celui de l’impuissance.

« Appartenir à un peuple qui riposte aux cataclysmes haineux par des billets, des fleurs, des bougies, des livres, et organise sa résilience avec des méthodes aussi avisées qu’inédites, oblige. Oblige à connaître sa force, à se savoir partie d’un tout de grande vitalité, insolite et coriace. Oblige à ne jamais récuser le doute sans lui avoir retourné les poches. À ne pas détaler devant la complexité des choses. À savoir qu’il ne peut y avoir de péremptoire que la volonté opiniâtre et inflexible de protéger. Le reste est piège. Parce qu’il n’existe pas d’assurance tous risques contre la folie assassine. » Il y a quelque chose de douloureux à voir une majorité politique, la nôtre, celle pour qui nous avons fait campagne il y a moins de quatre ans, prise à ce piège et refuser volontairement d’en sortir, comme pour singer un dérisoire pouvoir : celui de faire une énorme bêtise dont nous paierons longtemps les effets délétères.

Finalement, refuser cette illusion néfaste, ce projet concrètement inutile et symboliquement dramatique, c’est une manière trop peu usuelle de garder scrupuleusement les sceaux de notre République. Mais… « Sans doute cela demande-t-il (…) de déceler combien est immense ce que l’on ne sait pas encore. »


Christiane Taubira, Murmures à la jeunesse, Éditions Philippe Rey, 2016, 90 pages, 7 euros

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