Le cirque de la « théorie du genre »

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ImpressionLe cirque de la  pseudo « théorie du genre » a fait un bref – et maigre – passage, ce dimanche, entre la Porte Dauphine et le Trocadéro. Voici quelques repères pour voir clair dans cette fumeuse polémique, marotte de Nicolas Sarkozy (1), François Fillon (2), Laurent Wauquiez (3), Bruno Lemaire (4), Frederic Poisson, Hervé Mariton, Christine Boutin, La manif pour tous, Civitas, Alliance vita, la Fondation Lejeune, le Parti chrétien démocrate, le Front National, et consorts.

La « théorie du genre », également appelée « idéologie du genre », a été concoctée par des personnalités proches du Vatican et de la frange la plus conservatrice de l’Église catholique pour contrer les défenseurs de la liberté individuelle et de l’égalité des femmes et des hommes (5). Ses racines méritent un petit tour dans la dernière partie du XXe siècle.

9 dates pour une invention

1968 : encyclique de Paul VI (pape de 1963 à 1978) Humanae Vitae (6) qui fixe, notamment, l’opposition de l’Église à la contraception.

1984 : Fin de la série de 129 conférences données par le pape Jean-Paul II (pape de 1978 à 2005) dans le cadre de ses catéchèses hebdomadaires, place Saint-Pierre à Rome, sur la « théologie du corps », une théologie de la sexualité et du mariage (7) qui confirme l’opposition de l’Église à toute forme de contraception, féminine ou masculine, de légalisation de l’interruption de grossesse, d’union libre, etc.

1994 : Le Saint Siège marque sa très nette opposition avec les conclusions de la conférence internationale sur la population et le développement organisée au Caire par l’ONU. Les 179 pays participants ont formalisé une approche nouvelle des questions de population et de développement fondée sur l’émancipation des individus et notamment de la femme par l’accès à l’éducation, aux services de santé à la formation professionnelle et à l’emploi.

1995 : Le Vatican désapprouve le plan d’action adopté lors de la 4e conférence mondiale de l’ONU sur la femme, organisée à Pékin et réunissant 183 pays. Le plan d’action qui en découle évoque l’idée de genre – une traduction de « gender », qui, en américain désigne le sexe d’une personne – se référant « aux relations entre hommes et femmes basées sur des rôles socialement définis que l’on assigne à l’un ou l’autre sexe ». Le plan d’action invite surtout les nations du monde à agir pour l’accès des femmes à la santé, à l’éducation, aux prises de décision. Le but de ce plan était d’éliminer toute forme de discrimination envers les femmes dans le domaine de la vie sociale comme dans celui de la vie privé.

2003 : La notion de « théorie du genre » se fixe avec la publication par le Conseil pontifical pour la famille du Lexique des termes ambigus et controversés sur la famille, la vie et les questions éthiques (8). Ses artisans connus sont notamment Tony Anatrella, prêtre et psychanalyste aux méthodes de travail controversées, Dale O’ Leary, écrivaine américaine familière des plateaux télé, Michel Schooyans, prêtre et professeur à l’université catholique de Louvain, Marguerite Peeters, universitaire et théologienne, Alfonso López Trujillo, cardinal colombien de la Curie romaine, président du Conseil pontifical pour la famille, Joseph Ratzinger, cardinal allemand, préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi, qui deviendra le pape Benoit XVI.

2010 : le pape Benoit XVI (pape de 2005 à 2013) en appelle à une « écologie humaine ». Le souverain pontife rappelle que l’homme lui-même fait partie de la nature, qu’il doit respecter « l’ordre naturel », par lequel celui-ci existe toujours et seulement en tant qu’homme et femme. Il professe que  quand l’homme ignore ce fait et méprise l’ordre de la création, il se dirige droit vers sa propre destruction, créant l’illusion d’une fausse liberté et d’une fausse égalité.

2011 : première polémique en France sur la « théorie du genre » quand 80 députés de droite demandent, à l’initiative de la Conseillère générale catholique des Yvelines Christine Boutin, de censurer des manuels de science de la vie et de la terre destinés aux élèves de Première L et ES et publiés par les éditions Bordas, Hachette et Hatier.

2012 : deuxième polémique en France sur la « théorie du genre ». Frigide Barjot, de la Manif pour tous, prédit dans une vidéo (9) que si la loi ouvrant le mariage et l’adoption aux couples homosexuels passe, « on changera nos papiers d’identité. Il n’y aura plus marqué ”sexe : femme ou homme“ mais ”genre : hétéro, homo, bi, trans“ ». Ce qui nous confirme, au passage, qu’elle avait assez peu de scrupules à raconter absolument n’importe quoi.

2016 : troisième polémique en France sur la « théorie du genre » dans le cadre des primaires de la droite et du centre et dans la perspective de la manifestation de la « Manif Pour Tous » du 16 octobre, après que le pape François (pape depuis 2013) ait évoqué « le sournois endoctrinement de la théorie du genre » (10).

Pour conclure…

Nous voilà, donc, bien loin des études de genre, ce champ de recherche en sciences humaines et sociales qui associe de nombreuses disciplines, comme  l’histoire, l’anthropologie, la sociologie, l’économie, la psychologie, les sciences politiques et qui entend éclairer ce qui constitue les rapports sociaux entre les femmes et les hommes. Finalement, cette querelle de la « théorie-du-genre » n’est bien sûr pas l’affrontement des tenants d’une morale contre ceux qui n’en auraient pas. Elle est vieille, au moins, comme l’école laïque accusée d’être une « école sans Dieu » par la presse catholique de la fin du XIXe siècle, ajoutant, pour faire bonne mesure, que « Dieu est la plus haute des vérités scientifiques ». Cette polémique a connu d’autres épisodes, comme en 1910, au moment où les évêques trouvaient que la question religieuse n’était pas assez traitée dans les manuels scolaires.

Ferdinand Buisson (11) et Jean Jaurès (12) ont, d’une certaine manière, tranché cette querelle. Le premier en précisant que « ce qu’elle [l'école] veut tuer dans l’âme des petits Français du XXe siècle, ce n’est pas la foi, c’est la haine » (13). Le second, en rappelant  à la chambre des députés que « l’école ne continue pas la vie de famille, elle inaugure et prépare la vie des sociétés » (14).


(1) « Est-ce que c’est possible d’avoir des manuels scolaires où l’on n’enseigne pas la théorie du genre sans être dépeint comme un passéiste ? », meeting de Nicolas Sarkozy, ancien président de la République, mercredi 5 octobre 2016.

(2)  « La tentation » de « la théorie du genre à l’école est forte », interview de François Fillon, ancien ministre, ancien premier ministre, sur Europe 1, lundi 10 octobre 2016.

(3)  « En gros, la théorie du genre, elle consiste à (…) expliquer à un petit garçon que ce n’est pas nécessairement un petit garçon et à une petite fille que ce n’est pas nécessairement une petite fille », Laurent Wauquiez, ancien ministre, président de la Région Auvergne-Rhône-Alpes, interview sur Franceinfo, mercredi 5 octobre 2016.

(4) « Oui elle existe [la théorie du genre] ! Je veux la combattre car elle conduit à une indifférenciation des sexes, qui ne peut que semer le trouble dans l’esprit de nos enfants. », interview de Bruno Lemaire au site Famille Chrétienne, lundi 18 octobre 2016. – MàJ le 19 octobre 2016.

(5)  Lire à ce sujet le numéro 31 de la revue Sextant, publiée par l’université libre de Bruxelles, consacrée au compte-rendu du très riche colloque inter-universitaire Habemus Gender, déconstruction d’une riposte religieuse, organisé sous la direction de David Paternotte, Sophie van der Dussen et Valérie Piette.

(6)  Lire ici.

(7)  Jean-Paul II, La théologie du corps, l’amour humain sur le plan divin, introduction, traduction, index, tables et notes de Yves Semen, éditions du Cerf, Paris, 2014.

(8)  Conseil pontifical pour la famille, Lexique des termes ambigus et controversés sur la famille, la vie et les questions éthiques, Paris, Pierre Téqui éditeur, 2005.

(9)  Vidéo réalisée par La Manif Pour Tous en marge d’une conférence à Nancy, novembre 2012.

(10)  Déclaration du pape François dans l’avion le ramenant de Bakou (Azerbaïdjan), dimanche 2 octobre 2016.

(11) Ferdinand Buisson, cofondateur de la Ligue des droits de l’Homme, président de la ligue de l’enseignement, prix Nobel de la Paix en 1927.

(12) Député républicain puis socialiste du Tarn, fondateur du parti socialiste – SFIO.

(13) Ferdinand Buisson, La Foi laïque, extraits de discours et d’écrits (1878 – 1911), Hachette, 1913, cité par Caroline Fourest, Génie de la laïcité, Grasset, 2016.

(14) Débat à la chambre des députés, 21 octobre 1886.

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