Nous dansons sur un volcan, pensant admirer un feu d’artifice

2016-11-election-trump

PictoOKCette élection surprise défie les éditorialistes, les sondages, les militants progressistes, sûrs qu’entre une politicienne intelligente, roublarde et affairiste de 69 ans et un spéculateur immobilier vulgaire, narcissique et endetté de 71 ans qui finança jadis les campagnes de la première et du mari de celle-ci, les américains choisiraient forcément l’ancienne secrétaire d’Etat.

Les américains ont fait de la politique

Comme nous y invitent les parlementaires européens socialistes français (ici), le déni n’est pas recommandable. Ce 8 novembre 2016, les citoyens américains ont collectivement fait de la politique : ils ont mis à profit des primaires et une élection présidentielle pour tenter de peser sur leur devenir. Car, s’il n’y a pas de point commun politique entre Bernie Sanders et le milliardaire new-yorkais, il faudrait être aveugle pour ne pas constater que, dans les deux cas les électeurs ont tenté de peser sur une élection pressentie comme jouée d’avance en faveur d’Hillary Clinton.

Partie de la une du l'hebdomadaire Time, 31 août 2016. Partie de la une du l’hebdomadaire Time, 31 août 2016.

Michael Moore nous avait prévenu en juillet dernier, tout en assurant que « jamais de toute [sa] vie [n’a-t-il] autant voulu [se] tromper ». Son long article (ici) a malheureusement bien vieilli. Il y expliquait, de manière parfois crue et toujours claire, les raisons, qui pouvaient conduire à une élection de Donald Trump : « le monde actuel est un tas de merde » écrit-il, « il est pénible de survivre d’un chèque de paie à l’autre ». Ajoutons notre démocratie malade, c’est à dire que nombre de nos concitoyens ont cette impression tenace que quel que soit le vote majoritaire, les conséquences sur nos vie des choix politique et sociaux demeurent. Alors oui, il n’est pas complètement étonnant que des millions de gens soient, comme l’écrit Michael Moore « tentés de devenir marionnettistes et de choisir Trump dans le seul but de brouiller les cartes et voir ce qui arrivera. » Si l’on y réfléchit, il n’est pas totalement effarant – quoiqu’un brin paradoxal dans les modalités – que les peuples occidentaux ne regardent pas sans réagir s’effondrer le système redistributif qui a permis des années d’abondance et de réduction des inégalités dans la deuxième moitié du 20e siècle. Il semble bien que nombreux sont ceux qui refusent ce chemin suivi cahin-caha depuis des décennies dont on n’arrive à s’empêcher de penser qu’il rapprochera la situation des salariés de la classe moyenne de celle des travailleurs pauvres et non l’inverse.

Une élection n’est pas un entretien d’embauche

Il est temps de prendre acte qu’une élection n’est ni un concours de compétences, ni un entretien d’embauche. La technicité assumée et sans doute réelle d’Hillary Clinton pour les responsabilités politiques n’a pas convaincu, tout comme en 2002, « l’art de gouverner » de Lionel Jospin n’avait pas rencontré le succès escompté. Selon l’analyse des sondages sortis des urnes du Pew Research Center citée dans Le Monde par Stephanie Le Bars (ici) 18% des personnes qui estimaient que D. Trump n’avait pas les qualités pour être président ont voté pour lui.

Le plafond de verre censé entraver l’ascension d’un Donald Trump incarnant cet alliage putride de démagogie et d’antiparlementarisme que l’on nomme populisme, n’existe pas. Ni ses tweets ravageurs, ni ses injures en meeting, ni ses promesses loufoques et contradictoires n’ont empêché son élection.

Enfin, les propos déplacés et injurieux envers des femmes ressortis en cours de campagne ne l’ont pas plus handicapé dans cette course à la Maison Blanche que les actes déplacés à l’encontre de femmes de… Bill Clinton ne l’avaient empêché d’être réélu en 1996. Je n’approuve pas, je constate.

2016-11-dessin-trump Dessin de Côté paru dans Le Soleil, Quebec (source : Courrier international). 

La question du pouvoir

Nous dansons sur un volcan, pensant admirer un feu d’artifice. Restons,  quelques lignes encore, au dessus du volcan. Ce qui s’est passé ressemble à s’y méprendre à la mise en œuvre d’une volonté d’empowerment. Et le sujet dépasse largement le scrutin du 8 novembre.

Qu’il s’agisse des débats sur la création d’infrastructure, de promesses électorales – ou ressenties comme telles – non tenues, de référendum sur l’appartenance à l’Union européenne, d’élection présidentielle, à chaque fois, la conclusion est la même : les citoyens veulent se mêler de ce qui les regarde.

Contester l’aménagement d’une infrastructure à proximité de son domicile est un classique de nos sociétés développées. Il n’empêche que c’est une manière de tenter prendre le contrôle sur ce qui impacte sa vie. Contester un président qui n’aurait pas tenu ses promesses électorales – ou ce qui a été ressenti comme tel – ne relève pas d’une vision notariée et démesurément pointilleuse de la politique. C’est une manière de dire que la parole publique est importante et qu’elle sert aux citoyens, au moment d’une élection, à choisir un destin plutôt qu’un autre. Voter non à un référendum qui réaffirme l’appartenance à l’Union européenne ne ne marque pas une volonté d’entrée en guerre contre l’Europe. C’est, en revanche, une manière de dire que l’espace démocratique européen n’ayant pas émergé 64 ans après la création de la CECA (1), il n’est pas si simple de déléguer des décisions stratégiques importantes à un échelon sans contrainte démocratique.

Si cette question de l’empowerment revient en force, outre la raison  économique déjà évoquée, c’est parce que nos sociétés sont mieux éduquées, mieux connectées, plus cultivées, qu’il y a un siècle. Et c’est heureux car c’était le sens, en France par exemple, du projet républicain. En un siècle nous sommes passés de 1% à 85% d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat (2), de moins d’un journal papier quotidien par foyer (3) à plus d’une télévision et presque un ordinateur et un accès à internet par famille (4), sans compter les smartphones. Ajoutons le temps de travail dans la semaine et dans la vie qui a été considérablement réduit, dégageant ainsi du temps disponible pour l’exercice de la citoyenneté. Mieux vaudrait tenir compte de ce que nous avons voulu et réaliser que le peuple – c’est à dire nous tous – n’est pas impoli, hargneux ou contrariant mais qu’il veut ce qui lui revient dans une démocratie : prendre part à ce que le president de la région Wallonie, Paul Magnette, appelle « cette grande conversation publique qui façonne nos devenirs ».

La gauche est armée pour répondre

Pouvoir et démocratie, contrat social et redistribution, le tout alimentant positivement la notion d’identité aujourd’hui perdue dans un débat souvent hystérique, bien trop baigné de religion et la plupart du temps vain : la gauche est, mieux que tout autre, armée pour répondre à ces enjeux. Le pire est peut-être qu’elle ne veut pas le savoir. La question est devant nous. Pour élaborer la réponse, épargnons nous de jouer, une énième fois, l’agenda social contre l’agenda sociétal, ne prenons pas le droit des femmes ou des lesbiennes, des gays, des bi et des trans pour taper sur le revenu de base (5) où les 35 heures, et inversement. Nous avons tous un cerveau et, du coup, nous sommes parfaitement capables de mener les deux de front avec comme perspective le progrès et l’émancipation de l’individu, émancipation économique, sociale et civile. Avons-nous autre chose à faire ?


 

(1) CECA : communauté européenne du charbon et de l’acier fondée sur le traité de Paris, signe en 1951 entre la France, l’Italie, la RFA, la Belgique, le Luxembourg et les Pays-Bas, et entre en vigueur le 23 juillet 1952. Elle sera dissoute en 2002, au profit de la Communauté européenne, devenue en 2011 l’Union européenne.

(2) c’est en 1920 que l’on a passé le cap des 10 000 bacheliers par an. Ils sont aujourd’hui environ 620 000 (source : ministère de l’Éducation nationale).

(3) Estimation optimiste et difficile à prouver. L’idée est de souligner le faible niveau de sources d’information et de culture à domicile au début du 20e siècle.

(4) Source : INSEE Focus numéro 20, mars 2015.

(5) Voir à ce sujet, précisément, ici l’intéressant travail engagé par la Fondation Jean Jaurès et le Conseil départemental de la Gironde.

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