Mail à ma nièce qui n’est pas sûre de voter Macron

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À vrai dire, je comprends tes réticences. Il ne fait rien pour nous faciliter la tâche depuis le soir du 23 avril. En faisant le pari que la « jurisprudence 2002 » lui assurera la victoire, E. Macron joue avec le feu. Nombre de ses partisans, mesurant mal sa pôle position du premier tour (1), ne semblent pas prêts à rassurer des doutes prégnants ni à éclairer une situation plus complexe qu’il n’y paraît. Alors, c’est à nous, citoyen.ne.s qu’il revient de contribuer à éteindre la braise avec laquelle il joue.

Comme toi, sans doute, je déteste ce choix infernal qui est devant nous : entre un libéralisme qui éreintera les déclassés, les plus modestes ainsi que les classes moyennes, et un autoritarisme, un fascisme, rétrograde, raciste, sexiste et homophobe.

Mais je vais pourtant voter Macron le 7 mai. Parce que, vois-tu, une victoire ou même un score élevé pour l’extrême droite va réveiller des forces assez sombres. Je ne parle ni de complot ni de surnaturel, juste de l’humanité. C’est Vaclav Havel qui écrivait, du fond de sa prison, de sa résidence surveillée ou de son palais présidentiel, je ne sais plus, que les dirigeants politiques ont le choix de s’appuyer sur ce qu’il y a de meilleur ou ce qu’il y a de pire en chacun d’entre nous. Dans l’hypothèse d’une dynamique de la candidature Le Pen, il est à craindre que l’invite de Benoît Hamon de ne jamais admettre « qu’un seul de vos amis soit obligé de baisser la tête dans la rue en raison de ce qu’il est où de ce qu’il paraît » (2) prenne un sens plus prégnant et même vire au tragique.

Car ce que réveille l’extrême droite en chacun, c’est le pire. C’est l’Autre instrumentalisé en variable d’ajustement à ses problèmes, à ses angoisses ou aux difficultés que l’on traverse. Ce courant politique n’a jamais proposé de solution, juste des boucs émissaires. En professant un essentialisme de fin de banquet alcoolisé – « les lesbiennes sont comme-ci, les Arabes comme ça » –, l’extrême droite s’est toujours évité cette tâche, tellement plus complexe, de s’attaquer au fond des problèmes. Et elle a toujours invité les citoyens à renoncer à comprendre, faisant croire que le salut pouvait passer par un simple défoulement, et un « grand remplacement » des responsables politiques.

Mais il y a autre chose. Nous savons tous qu’en votant Macron nous voulons d’abord sauver une chose : nos libertés démocratiques, c’est-à-dire notre capacité à contester, y compris sa politique, à réfléchir ensemble, à inventer l’alternative. En l’état actuel de notre droit, voter blanc, voter nul ou s’abstenir produit exactement le même effet : diminuer le nombre de suffrages exprimés et renforcer le poids de la candidate d’extrême droite. Comme je te sais attachée à la démocratie, si tu ne votes pas ou si tu votes blanc ou nul, c’est que tu comptes sur moi, par exemple, pour préserver ces libertés.

Alors, je veux livrer à ta réflexion des mots de Simone de Beauvoir qui font écho à la situation que nous traversons. Elle explique que dans certaines périodes de l’histoire, il y a des gens qui entendent se maintenir « au-dessus de la mêlée ». Puis elle écrit : « Mais on remarque aussitôt qu’une telle attitude apparaît dans les moments de découragement, de désarroi : en fait elle reste une position de repli, une manière de fuir la vérité du présent. À l’égard du passé, cet éclectisme est légitime ; nous ne sommes plus en situation (…) Mais le présent n’est pas un passé en puissance ; il est le moment du choix et de l’action. »

Elle poursuit : « Se mettre dehors c’est encore une manière de vivre le fait inéluctable qu’on est dedans. » (3)

Je n’ai pas d’ordre à te donner. Pas de consigne à t’imposer, j’ai toujours douté de l’efficacité des injonctions à « bien voter » sans réfléchir. Il n’y a rien de choquant, au contraire, à prendre ces deux semaines d’entre-deux-tours pour penser, comprendre puis décider, avant le vote. Vote qui n’est ni un acte de défoulement ni d’adoration, mais, autant qu’il est possible, un acte réfléchi.


(1) 24 % des suffrages exprimés qui, si l’on compare avec d’autres résultats de premiers tours de présidentielle pour des présidents finalement élus ne constitue pas un record d’adhésion au premier tour : E. Macron a obtenu la moitié du score réalisé par le général de Gaule le 5 décembre 1965, et par Georges Pompidou le 1er juin 1969, les deux tiers de celui réalisé par Valéry Giscard d’Estaing le 5 mai 1974, par François Mitterrand le 24 avril 1988 et par Nicolas Sarkozy le 22 avril 2007, cinq points de moins que François Hollande le 22 avril 2012 et trois points de moins que François Mitterrand le 26 avril 1981.

(2) Discours à Bercy, 19 mars 2017

(3) Simone de Beauvoir, Pour une morale de l’ambiguïté, Gallimard, 1947, et, collection Folio-Essais, Gallimard, 2003.

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