Simone Veil, parmi les géantes

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A l’annonce du décès de Simone Veil, on a vu paraitre ici ou là, sur les réseaux sociaux, une funeste photo montrant l’ancienne ministre de la santé, dans une rue de Paris, au bras de son mari, un drapeau de la « manif pour tous » à la main (1). Le propos, en général, définitif, était de « ne pas pardonner », de « ne pas oublier » ce qui était considéré, au mieux, comme une « erreur ». Chacun des procureurs numériques – je n’ai as vu de femmes parmi eux – faisait fi de la maladie qui affectait Simone Veil à la fin de sa vie, de son grand âge même et de l’absence d’expression publique de sa part à propos du mariage pour tous.

Le procès était instruit et l’affaire, entendue, ni alibi, ni circonstances atténuantes : la voilà rangée, le jour de l’annonce de sa disparition, sur la foi de ce cliché de mauvaise qualité, dans la catégorie « homophobe ». 89 années, 11 mois et 17 jours résumés en une sentence sans appel (2).

J’ai d’abord mis ce traitement à charge sur le compte d’un manque de savoir-vivre. Comme pour respecter la douleur de ceux qui restent, la mort s’accompagne généralement d’une forme d’indulgence, « on pardonne à tous ceux qui nous ont offensés / Les morts sont tous des braves types » chantait Juliette Greco (3)… Si l’usage a ses exceptions, on ne s’improvise Boris Vian, ou plutôt, Vernon Sulivan…

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Ce n’est pas seulement dans les publications de Nadine de Rothschild sur la bienséance qu’il faut chercher l’origine de ces statuts vengeurs et de ces tweets rageurs. Comme l’a écrit Annick Cojean dans le supplément du Monde consacré à Simone Veil, « son parcours a épousé, parfois bien malgré elle, les tourments d’un siècle qui fut à la fois celui de la tentative de destruction des juifs d’Europe, de l’égalité hommes-femmes et de la construction européenne » (4). Dans la vie politique et dans sa vie personnelle, cette femme a déplacé des montagnes. Un mauvais torticolis doit sans doute parfois empêcher d’en apercevoir les cimes.

Pourtant, nous les connaissons !

La construction européenne, un peu malmenée ces temps-ci, nous a permis de connaître – une première dans l’histoire du continent – trois quarts de siècle de paix et de développement sans discontinuer. Elle fut la première femme à présider un parlement européen élu pour la première fois au suffrage universel direct en 1979 (5). Ce qui, même aujourd’hui, alors que nous peinons à faire de cet ensemble économique un espace démocratique, ne manque pas de sens. Au-delà, elle aura été un symbole pour l’Europe, ses pas de femme, de femme debout, l’auront menée de la nuit du siècle sur le continent – sise, entre autres, du côté d’Auschwitz-Birkenau – à la tribune présidentielle de l’hémicycle européen, 35 années plus tard. Faut-il en rajouter ?

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L’émancipation des femmes, elle aussi malmenée ces temps-ci, a connu de fulgurants progrès dans la deuxième moitié du vingtième siècle. La légalisation de l’interruption de la grossesse aura marqué une étape décisive. La société reconnaissait, enfin, qu’il était légitime que les femmes maîtrisent ce qu’il advient de leur corps. La lutte avait été âpre – elle le reste – et ses artisan.e.s, légions. Deuxième – deuxième ! – femme nommée ministre dans notre histoire, en 1974, Simone Veil a joué un rôle crucial dans cette marche de la vie (6). Ajoutons qu’elle occupa cette fonction d’autorité et de pouvoir dans un monde politique « presque exclusivement composé d’hommes » (7). Imagine-t-on la force qu’il faut convoquer pour simplement résister à la remise en cause quasi permanente de sa légitimité au seul prétexte qu’elle est une des rares femmes dans une fonction injustement réservée aux hommes ?

Et quelles forces peut-on convoquer quand on a 16 ans et qu’on se fait arrêter par la Gestapo le lendemain des épreuves du bac, que l’on est enfermée à Drancy puis déportée à Auschwitz, avec sa mère et sa soeur ? (8) Quelles forces convoquer pour faire face à des bourreaux alors que « quand on arrive à Birkenau on est comme du bétail » disait-elle ? A vrai dire je ne sais pas. Et c’est une chance de ne pas savoir. Parce que ça, on ne l’apprend qu’à pied d’œuvre. Dans les effroyables tragédies de l’histoire, on puise dans des forces de vie insoupçonnées en époque plus ou moins tempérée. Mais ce n’est pas tout. Elle nous a donné – sans doute d’abord pour survivre elle-même – une leçon de vie, universelle. Revenant de la barbarie nazie, elle a repris ses études – puisqu’il s’est avéré qu’elle avait eu son bac – elle s’est mariée et est devenue mère. Sans attendre. Autrement dit, elle n’a laissé aucun répit à ses bourreaux. Survivante, elle ne leur a pas laissé le contrôle de sa vie. Elle a tracé sa voie. Au lieu de remâcher sa vengeance, elle a choisi la vie et fait vivre la mémoire.

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Pour tout cela, Simone Veil est une géante du XXe siècle (9), loin devant une kyrielle d’hommes. Une géante humaniste qui répondit alors qu’on lui demandait comment elle réagirait si son fils vivait avec un homme : « je les inviterais à dîner ». Et elle ajoutait « la déportation m’a fait beaucoup réfléchir sur l’homosexualité. S’il y avait des relations homosexuelles au camp, tant mieux. C’est la preuve qu’il subsistait un peu d’amour, un peu d’humain. »


Outre les unes du Figaro et du Monde, les deux photos illustrant ce billet sont extraites du documentaire de David Teboul, Simone Veil, une histoire française, réalisé en 2004.

(1) La photo est extraite d’un reportage de BFMTV sur la manifestation du 13 janvier 2013. 

(2) Simone Veil est née le 13 juillet 1927 et s’est éteinte le 30 juin 2017.

(3) Le temps passé, parole et musique de Georges Brassens, 1952.

(4) Le Monde, dimanche 2 juillet 2017.

(5) L’histoire retiendra aussi que la doyenne d’âge du parlement européen élu en 1979 qui présida donc la séance qui aboutit à l’élection de Simone Veil n’était autre que la femme de lettres féministe et militante européenne Louise Weiss, élue sur la liste du RPR.

(6) Soyons précis. Léon Blum a nommé en 1936 Cécile Brunschvicg, sous-secrétaire d’Etat à l’Education, Suzanne Lacore, sous-secrétaire d’Etat à la Protection de l’Enfance et Irène Joliot-Curie, sous-secrétaire d’Etat à la Recherche scientifique. A la Libération, le même Léon Blum nommera Andrée Viénot sous-secrétaire d’Etat à la Jeunesse et aux Sport. Maurice Bourgès Maunoury nommera en 1957 Jacqueline Thome-Patenôtre sous-secrétaire d’Etat au Logement et à la Reconstruction. Michel Debré nommera en 1959 Nafissa Sid Cara, secrétaire d’Etat chargée des Questions sociales d’Algérie. Georges Pompidou nommera Marie-Madeleine Dienesch secrétaire d’Etat à l’Education en 1968. Celle-ci sera secrétaire d’Etat à l’Action sociale et à la Réadaptation dans le gouvernement Chaban-Delmas, en 1969, avec Suzanne Ploux, secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’Education nationale. Au moment de la nomination de Simone Veil comme ministre de la santé, une seule autre femme avait été ministre, également de la santé, Germaine Poinso-Chapuis dans le gouvernement de Robert Schuman en 1947.

(8) L’expression est tirée du discours de Simone Veil à l’assemblée nationale le 26 novembre 1974 : « Je voudrais tout d’abord vous faire partager une conviction de femme – je m’excuse de le faire devant cette assemblée presque exclusivement composée d’hommes : aucune femme ne recourt de gaité de coeur à l’avortement »

(9) Deux pétitions en faveur de son entrée au Panthéon circulent, ici et , et totalisaient 350 000 signatures le 4 juillet 2017.

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