23 avril : pour que leurs vies ne soient pas les nôtres

13 octobre 1999, 23 avril 2013, deux souvenirs…

Lors de l’adoption définitive de la proposition de loi relative au Pacs, le 13 octobre 1999, je me souviens surtout d’une atmosphère de fête, un peu irréelle, d’une forme d’ivresse. J’allais avoir bientôt 34 ans, ça faisait 7 ans que nous militions, sur fond des ravages du Sida, pour un projet d’union civile permettant aux couples qui ne voulaient pas ou ne pouvaient pas se marier d’organiser matériellement leur projet commun de vie.

J’étais impressionné par notre performance collective, partie d’une idée soutenue par bien peu de responsables politiques de l’époque, contestée par des juristes, moquée par des intellectuel·le·s, mais heureusement défendue avec énergie, inventivité et astuce par des militant·e·s.

J’étais abasourdi par un débat parlementaire hors norme qui avait duré une année entière. Il avait débuté par l’invraisemblable couac de l’absence des député·e·s socialistes, lesquels ont bien sûr ensuite voté le texte car sans eux, il n’y avait pas de majorité pour l’adopter. Le débat avait finalement occupé 120 heures de l’ordre du jour du Parlement, fait naître une pétition homophobe d’élus municipaux, suscité 2 000 amendements déposés par l’opposition et quelques facéties comme une bible brandie comme un rappel au règlement ou des député·e·s de droite en tee-shirt « Pacs out »…

Reconnaissant…

J’étais reconnaissant de tout ce que des militants aguerris comme Gérard Bach-Ignasse et Jan-Paul Pouliquen – des rencontres irremplaçables qui avaient fait leurs premières armes au CUARH au début des années 80 – m’avaient fraternellement transmis comme valeurs, comme méthodes, pendant ces années à arpenter la France, à envoyer des tonnes de lettres, à argumenter pour convaincre de la nécessité de protéger tous les couples hors mariage de l’arbitraire de la vie. Et puis, disons-le, j’étais sans doute un peu fier, aussi, de discuter si facilement avec les rapporteurs de la proposition de loi, Jean-Pierre Michel, député de Haute-Saône, Patrick Bloche, député de Paris, et avec la présidente de la commission des lois, la députée des Yvelines Catherine Tasca. Chacun ses Beyoncé !

Ce 13 octobre, avant d’aller dîner, nous nous étions rendus au Centre Gai et lesbien qui se trouvait rue Keller à l’époque et qui débordait littéralement de ses locaux un peu exigus du 11e arrondissement. Il débordait aussi de joie, de reconnaissance, d’exigence et de vigilance. On sentait bien que le travail n’était pas achevé ! Puis nous nous étions retrouvés dans une réception au Centre Georges Pompidou organisée par Pierre Bergé. Spectacle lunaire où je voyais le tout Paris, y compris les plus discrets pendant le plus dur du débat, y compris les plus indifférents à nos demandes de soutiens pendant les années maigres, se réjouir bruyamment…

Les sources de la Loire

C’est sans doute là que j’ai compris que, si les projets avortés sont généralement anonymes, les projets victorieux sont comme la Loire, ils ont plusieurs sources. Au mont Gerbier de Jonc, juste derrière la Haute Auvergne, le fleuve tumultueux en affiche trois : la véritable, l’authentique et la géographique ! Mon père nous y avait promenés quand j’étais enfant. Comme lui, j’avais trouvé ça absurde et nous en avions souvent ri ensemble… Là aussi, c’était plutôt drôle, finalement ! Et c’était un peu vrai, aussi : quand la société se met en mouvement, qui peut prétendre à une exclusive paternité ou maternité ? C’est un penchant humain très fréquent, mais c’est ensemble que nous sommes intelligents créatifs et forts, pas seul.

Mon souvenir du 23 avril 2013, jour de l’adoption définitive du projet de loi établissant le “Mariage pour tous”, est différent. J’avais 47 ans et un bon bout de vie déjà derrière moi.

Nous avons passé une soirée enjouée dans un bar du marais, le Yono, qu’HES, avait quasiment réquisitionné avec l’accord joyeux des patrons. Ministres, parlementaires, élu.e.s locaux, militant.e.s de tous ordres, citoyen.ne.s s’étaient retrouvés après l’infâme débat infligé par des réactionnaires au marketing peaufiné. Après six mois d’émissions de télé et de radios d’inégales qualités, 170 heures de débat parlementaire, une banderole déployée et une ballerine agitée frénétiquement, 5 300 amendements déposés, ceux-là avaient encore le culot de brailler au déni de démocratie. Peu importe, nous étions ce soir-là ensemble, joyeux, humains.

Le souvenir le plus fort

Mais le souvenir le plus fort, qui reste aujourd’hui intact dans ma mémoire, c’est l’émotion qui m’a saisi en descendant l’escalier à quart tournant des tribunes du public de l’Assemblée nationale après avoir assisté au vote solennel. Ce n’était pas à moi que je pensais, je n’étais pas vraiment sûr de me servir de cette belle réforme, j’ai toujours eu une vie amoureuse un peu hasardeuse.

C’est en voyant la joie et les sourires de jeunes filles et de jeunes gens, de 20 ans mes cadets, que l’émotion m’a happé. C’est pour elles et pour eux que nous avons fait tout ça. C’est pour que leurs vies ne soient pas les nôtres. Pour que ce moment singulier de l’existence où on se réalise homosexuel.le ne restreigne plus, sans raison, les choix et les projets de vie, déjà trop limités par la réalité économique et l’injustice sociale. C’est pour qu’un coming out ne signe plus l’abandon sine die– et sans motif valable, on le sait – de tout projet familial. C’est pour que l’orientation sexuelle d’une personne n’impacte pas sa valeur aux yeux d’autrui. C’est pour qu’encore plus de familles apprennent à être simplement bienveillantes, aussi accueillantes qu’a été la mienne, par exemple ! C’est pour que les groupes d’amis du temps de la jeunesse n’exercent plus leur cruauté gratuite sur cette subtile différence. C’est pour qu’à leur tour, ces jeunes filles et ces jeunes gens poursuivent le chemin de l’égalité humaine, et qu’ils relèvent les défis qui se dresseront devant eux, devant leurs libertés, devant leur humanité.

Ce soir-là, j’en ai pleuré.

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