Jean est mort

Jean est mort. Je ne sais pas s’il existe une phrase plus paradoxale et triste à écrire : « Jean est mort ». Ces trois mots accolés constituent un ensemble inimaginable, une signification inconcevable. Et pourtant. Il était adhérent d’HES. Mais, loin s’en faut, pas que. Citoyen d’un monde ouvert et libre, artiste et pragmatique, bienveillant sans naïveté, compagnon de vie et finalement, quand la loi le permit, il y a quelques années seulement, mari de Raimundo… 

Mais il était aussi militant. C’est comme ça que je l’ai connu. L’une de ces nombreuses et belles personnes qui font la saveur d’HES. 

Citoyen libre et instruit par l’école et la vie, il venait proposer, travailler, contribuer au bien commun. Jean nous a parlé du vieillissement des personnes LGBT dans le courant des années 2000, à une époque où aborder ce sujet – qui laisse toujours le quidam légèrement circonspect aujourd’hui – vous classait automatiquement dans la catégorie des fantaisistes. HES ne l’a pas classé, HES l’a écouté, nous avons discuté et il s’est mis à animer un travail collectif. L’idée qui en résultât est fameuse et reste un projet : ouvrir la possibilité légale pour une personne de désigner une personne de confiance capable de prendre des décisions pour soi-même quand la vieillesse ou la maladie compliquent l’existence et entament l’autonomie. Pour les personnes LGBT aujourd’hui vieillissantes, en rupture familiale, une telle proposition est salvatrice et permettrait d’éviter d’avoir à rentrer, à l’aube du grand âge, dans le placard qu’on a quitté à 20 ans, puisque c’est parfois en ces termes que le problème se pose. 

Une chose est d’affirmer le principe d’une liberté – et la loi aujourd’hui ne menace pas la liberté de vivre son orientation sexuelle et affective -, autre chose est de veiller concrètement à ce qu’elle puisse s’exercer, y compris dans un temps de la vie où on est vulnérable et dépendant d’autrui. Si ça, ce n’est pas un projet de société, qu’est-ce qui en est un ? 

Pourtant nous ne sommes pas parvenus à convaincre les responsables politiques dont nous sommes proches. C’est un des rendez-vous manqués du quinquennat précédent qui ne fut chiche ni en progrès, ni en regrets. 

Mais tout ceci nous éloigne du sujet, infiniment triste : Jean est mort. Il avait le dynamisme communicatif, la vivacité contagieuse. Au téléphone ou face à vous, il partageait une époustouflante soif de vie. Sa silhouette râblée, son allure un peu arrondie, tout comme son visage, ses deux yeux bien ouverts qui vous attrapait le regard pour appuyer sa parole étaient le miroir de son âme, tellement humaine. Et c’est si dur de devoir se résoudre à en être désormais privé. 

Je pense à Raimundo, son mari, à Gilles, à Jacques, Alain, Alexandre, François, à toutes celles et à tous ceux que Jean a amusé, fait réfléchir, poussé à progresser, émerveillé.

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