Christiane Taubira, icône réfléchissante

Belle idée qu’a eu le jury du prix interassociatif européen « Tolerantia » (1) de distinguer Christiane Taubira l’année des 5 ans du mariage pour tous. Elle a incontestablement partie liée à cette réforme qui est bien plus qu’un simple toilettage du code civil.

Les alchimies de nos représentations culturelles et de la composition d’un gouvernement – sans doute aussi impénétrables l’une que l’autre – l’ont placée aux avant-postes, en première ligne, d’une réforme qui ne lui était pas familière. Elle a pris des coups, elle en a rendu et, en authentique femme d’Etat, elle a trouvé les mots pour dire, décrire, expliquer ce qui était en train de se passer.

Elle s’est jeté, à sa manière, avec son humanité, dans l’invraisemblable pugilat voulu par les réactionnaires. Un pugilat qui opposait des opinions à des convictions, pour reprendre la définition de Stefan Zweig. 

Conviction contre opinion

Dans un article paru dans la revue berlinoise Das Forum, en octobre 1918, il écrit : « Rien n’a été plus dangereux que le fait, pour les gens, de confondre chez eux-mêmes ou chez les autres, ces deux notions ou de les placer sur un pied d’égalité : opinion et conviction. (…) L’opinion prend son envol depuis les paroles, les pages des journaux, les désirs et les cancans, elle poursuit à nouveau son vol avec le prochain vent (…). La conviction grandit à partir d’une expérience, elle se nourrit de l’éducation, elle reste personnelle et irréductible aux événements. » (2)

C’est bien en conjuguant une expérience, celle de l’exclusion et des discriminations quand on est lesbienne, gay, bi, trans, et une éducation, celle d’une République qui nous parle sans cesse de liberté, d’égalité et de fraternité sans toujours parvenir à tenir ses promesses, que sont nés le Pacs puis le mariage pour tous. 

Les opposants à ces progrès ont pris leur envol à partir de leurs désirs de régenter la vie des autres, leurs cancans maintes fois colportés et jamais vérifiés sur les conséquences de ces réformes, leurs improbables dogmes sur ce qui plairait à leurs dieux et ce qui ne leur plairait pas. D’ailleurs, on s’apprête à rejouer la même scène à propos de l’ouverture à toutes les femmes de l’accès à la PMA remboursé par la sécurité sociale. Nous parlons de convictions, d’expérience, on nous rétorque les mêmes cancans, les mêmes dogmes, et ce même désir qui semble chevillé chez certaines et certains de considérer l’émancipation comme un danger.

Et si Christiane Taubira a si bien incarné cette réforme devenue progrès grâce à une majorité du parlement, c’est sans doute parce qu’elle a pu se fonder sur sa propre expérience du rejet – peut-être ce fameux voyage en métro de la jeune étudiante tout juste arrivée à Paris qu’elle évoque dans Mes Météores (3) – et sur son éducation qui lui a permis au long de sa vie de femme de travailler les notions de liberté, d’émancipation, de fraternité et d’égalité, comme on pétri une pâte ou un mortier pour nourrir son esprit et construire sa vie.

Pendant tout le débat parlementaire, elle a trouvé les mots. C’est important, les mots, on a tort de les galvauder ou de s’en moquer car c’est un outil puissant pour réfléchir, pour convaincre en faisant appel à la raison, pour ouvrir les horizons.

« Vous ne pourrez pas nous faire croire que vous vivez dans un igloo et que vous n’avez aucune connaissance de la diversité des familles dans ce pays » répond-elle a un député qui faisait mine d’ignorer que les familles homoparentales existent depuis plusieurs décennies. « L’acte que nous allons accomplir est “beau comme une rose dont la Tour Eiffel assiégée à l’aube voit s’épanouir enfin les pétales”. Il est “grand comme un besoin de changer d’air”. Il est “fort comme le cris aigu d’un accent dans la nuit longue” » lance-t-elle, citant le poète Léon-Gontran Damas, à une assemblée stupéfaite pour conclure sa présentation du projet de loi. 

Nos singularités sont la condition de la société

Et puis, peut-être les mots les plus beaux, à la toute fin du débat parlementaire, après l’adoption définitive du projet de loi par l’Assemblee nationale, des mots qui réparent et que l’on veut répéter à l’envie : « Nous voulons dire en particulier aux adolescentes, aux adolescents de ce pays qui ont été blessés, qui ont été désemparés ces derniers jours, qui ont été dans un désarrois profond, immense, qui ont découvert une société où une sublimation des égoïsmes permettait à certains de protester bruyamment contre les droits des autres. Nous voulons leur dire simplement qu’ils sont dans leur singularité et dans leur place dans la société. Avec leurs mystères, avec leurs talents, avec leurs défauts, leurs qualités, leurs fragilités, que c’est ça la singularité de chacune et chacun d’entre nous, indépendamment même de toute question sexuelle. Chacune, chacun d’entre nous est singulier. C’est la force de la société et c’est même la condition de la société, c’est la condition de la relation dans la société. Alors nous leur disons, si vous êtes pris de désespérance, balayez tout cela, ce sont des paroles qui vont s’envoler, restez avec nous et gardez la tête haute, vous n’avez rien à vous reprocher. Nous le disons haut et clair, à voix puissante parce que, comme disait Nietzsch, “les vérités tues deviennent vénéneuses”. »

Ses mots tour à tour ou tout à la fois justes, moqueurs, convaincants, nous ont d’autant plus aidé qu’elle n’incitait pas à haïr mais à réfléchir, qu’elle n’engageait pas à venger mais à convaincre, qu’elle ne nous enfermait pas dans une singularité mais nous libérait dans l’humanité. Démarche politique rare en ces temps populistes jusqu’aux sommets des États. Si Christiane Taubira est une icône, c’est une icône réfléchissante dont les mots choisis avec une précision horlogère nous font grandir.


(1) Prix décerné conjointement par les associations MANEO (Allemagne), The Rainbow Project (Irlande du Nord), Lambda-Warszawa et Kampania Przeciw Homofobii (Pologne), Pink Cross (Suisse) et SOS homophobie (France).

(2) Stefan Zweig, Seuls les vivants créent le monde (inédit), Robert Laffont, Paris, 2018

(3) Christiane Taubira, Mes Météores, combats politiques au long cours, Flammarion, Paris, 2012

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